maillaud

Le Matin 13 août 1933

 Paysages de France

La Creuse dans l'œuvre de Guillaumin et de Maillaud

« Terre de force, de grâce, de mesure, où les feuilles ont plus de fraîcheur, les eaux plus de joie et de sourires, les pierres plus de formes étranges de gravité, de mystère qu'en d'autres pays de France… Déroulant ses pâturages, ses bois et ses labours en des sérénités sublimes, elle est cultivée, cette terre, par des paysans d'une singulière sobriété qui mêlent dans une âme un peu méfiante, clôturée comme leurs champs, une savoureuse finesse, des qualités de ténacité dans le travail et de résignation dans la mauvaise fortune.»

C'est en ces termes que Charles Silvestre nous décrit cette terre de Creuse que deux peintres à la vision pénétrante et au métier sûr nous ont dépeints en des pages débordantes de poésie. J'ai nommé Armand Guillaumin et Fernand Maillaud dont deux expositions récentes ont rapproché les noms.

Ils nous ont peint tous deux la terre où les bruyères rougeoient à perte de vue et où la rivière coule entre des rochers couleur de rouille et de sang séché, mais ils l'ont vue tous deux avec des tempéraments différents. Armand Guillaumin s'est attaché à la description des paysages dantesques, à la vision des ravins profonds, au fond desquels l'eau mugit en cascades blanches d'écume; « Maillaud, bucolique, lève les yeux vers l'horizon, vers la fuite sans fin du plateau Marchois, dont il a su, plus profondément que personne, exprimer l'immense sérénité, le calme bleuâtre, la poésie ample et grave comme un chant d'église. »

Guillaumin appartient à l'époque héroïque de l'impressionnisme où les critiques et le public raillaient la technique lumineuse de Claude Monet et de ses amis ; il appartient à cette école de peintres qui osèrent sortir de leurs ateliers pour travailler en pleine nature. De sa solitude de Crozant, il partait aux premières heures, alors que l'aurore est encore livide et, par les dures journées d'hiver, il s'en allait planter son chevalet devant les landes toutes blanches de givre, les pieds dans des sabots de bois, une bouillotte d'eau chaude sur le ventre. « Personne n'est parvenu à rendre, comme lui, les fantasmagories des soleils levants sur les gelées blanches, la féerie des pâturages cristallisés et des arbres étincelants ainsi que des lustres. » Et sa précision, loin de figer la vie, l'exaltait au contraire, ses arbres aux riches orchestrations restent des arbres, leur écorce se colore de teintes chaudes et rugueuses, la sève gonfle leur tronc noueux, le sol est ferme, le roc est dur, la bruyère brasille à l'infini et, sous les mousses gonflées scintillantes de diamants, l'eau court fraîche et vive.

Impressionniste, Guillaumin a su, comme Claude Monet nous montrer la féerie de la lumière transfigurant les êtres et les choses, mais en possession d'un métier très sûr, il nous a prouvé par ses qualités de dessin et de composition combien il est injuste de dire que les impressionnistes ne savent pas composer et que l'imprécision, de leur traduction ne laisse que des œuvres aussi irréelles que les vapeurs se dissipant au soleil levant. C'est un rude ouvrier que Guillaumin, son œuvre respire la force.

 

 

Plus virgilien, Fernand Maillaud est un poète. Peu d'artistes parlent avec la même ferveur de leur œuvre et des sujets qui l'ont inspirée. Cet homme qui a gardé l'aspect un peu rude d'un paysan du Centre est toute finesse et toute sensibilité. Lui aussi, quoiqu'il s'en défende appartient à l'école impressionniste, lui aussi connaît tout le charme de la lumière faisant irruption dans un paysage pour l'illuminer et le transfigurer mais, sans doute est-il allé plus avant que certains auxquels suffit l'aspect extérieur des choses. C'est que Maillaud, loin de se contenter de nous traduire les impressions de ses yeux si pénétrants nous dit aussi les impressions de son cœur, et c’est précisément parce qu’il nous donne en même temps que sa vision de peintre les impressions de son âme que Maillaud est un grand poète.

Pour lui, plus que pour tout autre, un paysage est un état d'âme. Ce ne sont pas seulement les rochers et les landes que Maillaud nous dépeint, ce ne sont pas seulement les vieux toits du village qu'il nous décrit, mais c'est l'âme même de la lande et toute la poésie des vieilles demeures qui chantent en ses peintures. Tout ce qu'il y a de mélancolie rêveuse dans un paysage d'hiver, dans les solitudes de la montagne et aussi tout ce qu'il y a de gaieté féerique dans un site printanier, Maillaud sait nous le faire sentir avec un égal bonheur. Que de vie dans son paysage ! Pour nous en exprimer le charme particulier, Maillaud le peuple de ses habitants familiers.

Mais où il est vrai que Maillaud, s'éloigne des impressionnistes c'est lorsque, loin d'essayer de nous dépeindre un instant du jour avec les nuances changeantes de la lumière, il s'efforce, au contraire, de nous dire tout ce qu'il y a d'immuable dans le fugitif. Ce n'est pas un instant du soir qu'il dépeint mais une soirée : il veut éterniser les beaux moments, les belles visions ; dans le fugitif il cherche l'éternité.

Il atteint à l'universel, dis-je. Ce n'est pas lui qui s'embarrasserait de l'évanouissement d'un rayon pour poser ses pinceaux. Vous connaissez l'anecdote : Claude Monet travaillant à Fresselines, auprès de Rollinat, peignait à la fin de l'hiver un arbre dénudé. Mais voici qu'au cours des séances de travail, la sève faisant son œuvre fit pousser sur l'arbre quelques bourgeons hâtifs, sa physionomie en était toute transformée et Claude Monet abandonnait déjà la toile, lorsque, prévenante, Mme Rollinat fit ébourgeonner l'arbre pour lui rendre sa silhouette de fantôme.

A ce récit Maillaud sourit « Pourquoi, me dit-il, nous attarder au caractère fugitif d'un paysage, puisque nous devons avant tout fixer ses traits permanents et universels. D'ailleurs devant la nature il faut s'oublier, s'incliner humblement, c'est le meilleur moyen de la comprendre. »

C'est parce qu'il a su s'oublier et s'incliner humblement que Maillaud a pu fixer les traits éternels d'une province française. Par là, il est avec Guillaumin le digne hériter des maîtres du paysage français : Corot, Daubigny et Boudin. Edmond Campagnac