premier mai

Georges Séguy, une voix syndicaliste toulousaine, s’est tue. J’ai de lui un livre dans ma bibliothèque que je suis allé revisiter avec cet entretien de présentation que j’offre au lecteur. Il revient tout d’abord sur cet écart classique entre USA et France et donc entre révolution de 1776 et 1789, une révolution pour construire un pays (les USA) face à une révolution pour construire un universel ! Un écart permanent qui interdit à mon sens tout amalgame du genre « occident » car il ne vise qu’à tuer et écart ! En arrivant aux USA pour y travailler en 1974 j’ai eu la surprise, dès le premier week-end d’avoir un jour de congé pour « la fête du travail ». A l’époque j’étais un adepte du 1er mai dont j’avais appris qu’il venait des USA, et voilà que ce pays ne connaissait pas le 1er Mai ! Georges Séguy apporte donc tout d’abord une explication sur la question : pour un 1er mai universel on a retenu une date de lutte des syndicalistes des USA qui n’avaient en aucun cas le souci d’en faire… un universel !

seguy

Puis des origines, passons à l’actualité. Le 1er Mai en tant que journée internationale des travailleurs n’est plus comme l’espérait Georges un beau printemps, mais un enterrement et le fait que le FN ait réussi en France à lui voler la vedette fait partie des signes dramatiques de ce XXIème siècle qui s’annonce toujours plus dramatique.

Quant à la phrase du sympathique Benoît Frachon qui a bénéficié d’une belle biographie elle a le défaut de réduire l’histoire à une vocation utilitariste.

J-P Damaggio

 Entretien dans l'Humanité en 1989

Pourquoi ce choix d'écrire un livre sur l'histoire du 1er Mai ?

— Tout d'abord, parce qu'il fallait célébrer le centenaire du 1er Mai, le 20 juillet prochain. Mais pas seulement. Il m'est souvent apparu, dans ma vie militante, que l'histoire de la naissance du 1er Mai est très mal connue. On pense souvent que la décision est venue des Etats-Unis où l'on tua des manifestants à Chicago en 1886. En fait, c'est lors de la célébration du centenaire de la Révolution française qu'est né le 1er Mai, au moment de l'Exposition universelle. Les militants révolutionnaires, qui devaient créer la IIe Internationale, étaient réunis à Paris. C'est là qu'ils décidèrent de lancer l'idée d'une Journée internationale des travailleurs le 1er Mai.

Il appartenait donc au syndicalisme français de rappeler la naissance et l'histoire de cette journée. Je pense qu'il est important de connaître le passé pas pour être passéiste, mais parce qu'il recèle une somme d'expériences enrichissantes. Mon maître Benoît Frachon disait souvent : « Le passé n'a d'intérêt que par ce qu'il apporte aux luttes d'aujourd'hui et de demain. »

Si j'ai écrit ce livre, c'est aussi parce qu'il y a un effort général de nos adversaires pour en altérer le contenu, le ravaler au rang de fête ordinaire. Au contraire, je crois qu'il faut en rappeler sa signification contemporaine, c'est-à-dire un événement qui participe à entretenir le contenu de classe du syndicalisme. Le 1er Mai jalonne toute l'histoire de nos combats. Il me semble indispensable de raconter cette épopée, aux jeunes d'abord, mais pas seulement à eux.

Ce récit est-il un récit sans surprise, ou bien y avait-il quelque chose de neuf à raconter?

— Pour écrire ce livre j'ai lu énormément, je me suis plongé dans les archives. C'est un peu la loi du genre. Mais aussi, tout cela est tellement passionnant, qu'à vrai dire j'ai lu plus qu'il ne fallait.

En faisant ce travail, j'ai découvert des aspects que je connaissais mal. Ainsi, je ne savais pas à quel point le 1er Mai a marqué les luttes en Allemagne, avant la Première Guerre mondiale. Je ne savais pas bien, non plus, comment il était né en Asie et même en URSS. Comment il s'y est frayé un chemin pour devenir, après la révolution d'Octobre, la fête nationale.

Le plus passionnant, c'est l'aspect humain. Les hommes tels qu'ils sont à travers les époques et qui façonnent ce 1er  Mai, avec leurs idées, leur idéal et même leurs utopies. Car la revendication des 8 heures était une sorte d'utopie. Peu de monde y croyait quand l'idée fut lancée. Et, finalement, les luttes l'ont imposée. Tout cela, bien sûr, je le connaissais, mais en gros. Il est d'ailleurs dommageable que le 1er Mai n'ait pas suscité plus de travaux d'historiens. Quant à la France, là où est né le 1er  Mai, on laisse les enfants des écoles dans l'ignorance de ce qu'est le 1er  Mai, dans l'ignorance de ce qu'est la plus universelle des journées.

Le 1er Mai est maintenant une tradition centenaire. Cette tradition garde-t-elle encore son actualité ?

— Je ne pense pas que fêter le 1er Mai soit dépassé. Au contraire, toute l'histoire de cette journée mêle intimement revendications sociales et paix.

Les grands 1er  Mai sont toujours très marqués par le souci d'éviter la guerre, ou par la paix retrouvée. Aujourd'hui encore, il y a un grand besoin de paix et de progrès social. Regardez le temps de travail. Quand l'idée du 1er  Mai a été lancée, elle mettait en avant la réduction de la durée du temps de travail à 8 heures par jour. Aujourd'hui, nous nous battons pour que les progrès technologiques ne s'accompagnent pas de conséquences négatives, mais au contraire d'améliorations. Les 35 heures, ou les 34, ou les 32, c'est une même revendication que les 8 heures. Le combat est le même.

Quant à la paix, c'est un besoin d'aujourd'hui comme d'hier. D'ailleurs, ceux qui ont lancé le 1er  Mai, voilà cent ans, plaçaient bien haut cette journée d'action. Pas dans des limites étroites, mais sous le signe de la solidarité internationale.

Un 1er  Mai pour tous les travailleurs, quel que soit le régime où ils vivent. Un 1er Mai d'espérance, d'une sève sociale sans arrêt renouvelée. Voilà pourquoi les conservateurs se sont toujours battus pour réduire la signification et la porté de cette journée. Voilà aussi pourquoi je pense qu'il faut entretenir la mémoire et l'histoire du 1er Mai. Je pense que ce livre est une contribution qui va en ce sens, pour nous en France, et j'espère qu'il va susciter aussi un intérêt de par le monde où l'histoire du 1er Mai est aussi par trop méconnue.

Entretien réalisé par Bruno. Peuchamiel

« Le 1er Mai, les Cent Printemps », par Georges Séguy. Editions Messidor. 256 pages. 120 francs, 1989.