Auzias

Pour entreprendre ce feuilleton sur Michel Foucault et l’Iran en 1978, je commence par ce détour qui complète quelques références déjà faites sur le blog à Don Quichotte. Il s’agit ci-dessous d’un texte de Jean-Marie Auzias repris de son « Michel Foucault Qui suis-je ? » dans une collection de La Manufacture.

J’ai rencontré quatre ou cinq fois Jean-Marie Auzias avant l’édition de sa présentation de Foucault (1986), car communiste, occitaniste et régionaliste comme moi, on pouvait se trouver des points communs. Ceci étant je l’ai peu compris ! Et son livre sur Michel Foucault ne m’a pas convaincu. J-P Damaggio

p.s. M.C. dans les notes fait référence au livre les mots et les choses.

 

Don Quichotte

A l'autre bout de la fresque, dont le centre est creusé par le roi absent omnivoyant du tableau de Vélasquez, Les Menines, la figure du Don Quichotte foucaltien m'a souvent retenu. Je me suis longtemps demandé pourquoi Foucault, admirable lecteur, ne percevait pas, rencontrant le chevalier à la Triste Figure, deux aspects essentiels de sa personnalité : la première est selon moi l'errance, la seconde est son dédoublement en Sancho Pança. Le petit coin d'Espagne, Foucault le ressent plutôt comme un labyrinthe de solitudes : ma foi, il a de bons répondants dans l'hispanité ; mais ne me permettrai-je, pour une fois, d'objecter au philosophe qu'à cheval sur Rossinante, on ne constitue pas strictement une figure de l'enfermement ? Que les vastes paysages de l'Espagne occidentale ne sont pas précisément des murailles ? Que bien plutôt ils nous feraient entendre le chant profond de la steppe et la mélancolie des irrémédiables départs. Que bien plutôt qu'enfermé le héros de l'enfermé Cervantès est une liberté en acte ? Que ce qu'il y a en lui de dérisoire est bien plus, comme l'a vu profondément Tourgueniev en opposant la générosité de Don Quichotte à l'égotisme de Hamlet, l'effet d'un perpétuel arrachement hors de l'espace et du temps ? Que n'étant ni noble, ni bourgeois, le caballero crée son propre temps, son propre lieu ?

Moitié sage, moitié fou, Don Quichotte clôt l'ère du point d'honneur sans s'ouvrir sur l'éthique du profit. Trop catholique encore, il est enfermé dans un passé présent qui inaugure la grande culture de la représentation. Au lieu d'être ce qu'ils désignent, les mots vont désormais s'envoler loin des choses comme l'esprit de Don Quichotte s'exile dans la fantasmagorie chevaleresque, dans le romanesque d'Amadis, à l'intérieur d'un monde-spectacle, comme le fait peut-être encore aujourd'hui le peuple de Sicile au théâtre des Pupi — et tel, par exemple, qu'il revit dans l'œuvre du poète lugduno-sicule Andrea Genovese[1].

Mais la folie du Neveu [de Rameau], comme celle de Don Quichotte sont du même côté de la vérité : du côté négatif, découvrant par cela même la positivité de ce discours que la folie tient non plus sur elle-même mais par elle-même. Dès lors Don Quichotte et le Neveu annoncent Nietzsche, Artaud, Holderlin, Nerval et Georg Trak[2].

Mais Foucault n'a garde d'assimiler Don Quichotte au Neveu. Le Neveu est extravagant, Don Quichotte est « plutôt le pèlerin méticuleux qui fait étape devant toutes les marques de la similitude[3]». Cet autre, que nous sommes plutôt amenés à considérer comme tout autre, un héros de la différence, apparaît à Foucault comme un héros de la répétition : « Il est le héros du Même.» J'avoue avoir été secoué par cette identification foucaltienne : ce que lit Foucault y est bien. Mais la vaste plaine de l'analogie, que Foucault a fort bien repérée, offre des jeux étranges, tels que je serais plutôt amené, si j'osais m'y aventurer, à voir dans le Quijote un héraut du desengano de, on dirait de nos jours, la démythologisation. Je pense, évidemment,

à la puissance terrienne et, à la lettre, ventrale, carnavalesque (saluons au passage Bakhtine et Combet[4] !) du double, Sancho. Et je ne puis m'empêcher de penser à l'épisode de l'île de Barateria : Sancho, fait gouverneur de l'île de Magouille, de la terre où tout s'achète, et totalement frustré de nourriture. Cet autre du même, ce double du héros de similitude devenu comme Lazarillo de Tormes, un personnage, se vide de toute réalité, non dans le royaume de l'analogue, mais dans celui de croyance et de crédit. Vidé par le bas, comme Quijote est aspiré par le haut. Le moins qu'on puisse dire c'est qu'en ce personnage devenu « livre[5]» le texte antérieur ne peut plus se répéter. C'est bien ce que Foucault y discerne : « Don Quichotte est la première des œuvres modernes puisqu'on y voit la raison cruelle des identités et des différences se jouer à l'infini des signes et des similitudes[6]. » Le héros en qui je perçois une démythologisation, « il croit démasquer et il impose un masque[7] ». Au fond pour Foucault, Don Quichotte conduit directement au face à « face de la poésie et de la folie[8] ». Ceci par ailleurs rend compte, comme en passant, de cette étonnante perte du symbole qui, instaurant l'allégorie comme esthétique du rapport entre les mots et les choses, pervertit jusqu'à la prose toute la poésie du baroque, lequel finira avec un Menestrier, dans les jeux discursifs de l'emblème. Don Quichotte se situait en-deçà de cette distorsion intervenue entre les mots et les choses, en ce lieu où l'archéologie découvre le nexus des mots et des choses qu'ils désignent.

Dès lors le Quijote devient une figure mythique. Nous sortons d'autant plus éblouis des quelques pages où Foucault le ressuscite, d'autant plus éblouis qu'aucune anecdote, aucun épisode, aucune rareté dont est fait le livre ne vient ternir ces jeux du Même et de l'Autre qui jusqu'à présent faisaient défaut au Parménide, et nous voici parvenus à ce moment solennel où la philosophie peut en quelque manière proclamer « Don Quichotte n'est pas et la similitude est ! » Lecture éminemment décapante — comme celle que fait Peter Brook de la Carmen de Bizet —, écriture blanche d'un livre, l'un des plus hauts en couleurs, jusqu'à Foucault, de la littérature occidentale moderne.

Disparu le Quichotte ? Pas tout à fait, car cette figure, entrant dans la grisaille de l'histoire, avec Foucault, prend des proportions philosophiques bien propres à jeter sur notre culture une lumière très forte. Foucault, en quelques traits, a silhouetté un être moderne, contemporain des personnages de Beckett, de ce Molloy qui, lui, cherche le Même dans le stercoraire, de ces gens poubelliers surnageant à l'horizon d'un atomique Mont Analogue où ne surviendra plus jamais de catastrophe, car l'entropie y étant générale, cet horizon est désormais l'éternité, la mort.



[1] Cf Andrea Genovese : Paladin de France poèmes, Fédérop, lyon, 1985.

[2] Cf Georges Trakl : Rêve et Folie et autres œuvres. Texte allemand, traduction et préface par Henri Stierlin, G.L.M., 1956.

[3] M.C., p. 60.

[4] Cf Nicolas Bakhtine L'œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance Gallimard.

[5] M.C., p. 62.

[6]M.C., p. 62.

[7] M.C., p. 63.

[8] M.C., p. 63.