Iran 8 mars 1979 - Femmes contre hejab

 

L'histoire est allée très vite et je l'ai suivie au jour le jour en collant sur un cahier les articles sur le sujet IRAN. Au même moment j'avais un dossier Nicaragua et un autre Afghanistan. Le shah s'en va le 16 janvier et le 1er février, venant de France, Komeiny arrive à Téhéran avec en poche le projet de théocratie qu'il appelle "république". Dès le départ, les femmes sont les premières visées par sa contre-révolution. Elles sont aussi le premières à se révolter comme le 8 mars 1979. D'où cette vidéo et ci-dessous les explications sur le film de la réamisatrice, que vous pouvez retrouver en entier en cliquant sur la date. J-P Damaggio 

Mulard Claudine, « Téhéran, mars 1979, avec caméra et sans voile. Journal de tournage», Les Temps Modernes 5/2010 (n° 661) , p. 161-177 

8 Mars 1979 à Téhéran

Après la chute du régime du Shah (il quitte l’Iran le 16 janvier 1979), les femmes iraniennes fêtent pour la première fois le 8 Mars, la Journée internationale des femmes ; elles ont invité Kate Millett, la féministe américaine, auteur d’un texte fondamental, Sexual Politics [1] Sexual Politics, Granada Publishing, 1969 ; La Politique... (La Politique du mâle), et qui a milité contre la dictature du Shah. Kate a transmis l’invitation à ses sisters du Women’s Lib et du MLF, et j’arrive le 8 mars [2] J’ai participé au Women’s Lib à San Diego (Californie)..., par le vol direct d’Air France, à Téhéran.

Nous sommes conscientes que le nouveau régime des ayatollahs a peu de goût pour les droits des femmes en général et les féministes en particulier, mais Kate Millett, citoyenne d’un pays qui a soutenu le Shah, et ouvertement homosexuelle, est beaucoup plus exposée que nous, françaises, dont le pays a hébergé l’imam Khomeiny pendant son exil. D’ailleurs les militants iraniens qui l’accueillent la changent de lieu chaque soir par précaution jusqu’à ce qu’elle nous rejoigne à l’hôtel.

En Iran, cette réunion du 8 Mars est une première. Mais l’imam Khomeiny fête l’événement à sa manière, en annonçant, la veille et à Khom, la ville sainte, que désormais « les femmes doivent porter le voile islamique sur leurs lieux de travail ». C’est un des premiers gestes répressifs de ce qui s’est faussement présenté comme une « révolution », mais qui exclut les droits des femmes. Et nous rencontrons des Iraniennes et des Iraniens, en exil sous le régime dictatorial du Shah, aux Etats-Unis ou en France, qui sont rentrés au pays pour vite se rendre compte du vrai visage de cette « révolution ».

Dans les jours qui suivront, des dizaines de milliers de femmes iraniennes, braves et têtes nues, vont répondre au nouvel ordre religieux de toutes leurs forces, et nous allons assister et participer à ce qui sera la première contestation publique du régime des ayatollahs.

Khom, mercredi 7 mars 1979

L’imam Khomeiny, depuis la ville sainte de Khom, déclare : « Les femmes musulmanes ne sont pas des poupées, elles doivent sortir voilées et ne pas se maquiller, elles peuvent avoir des activités sociales, mais avec le voile », puis ajoutant : « Les rideaux, les fauteuils et autres signes de luxe doivent disparaître. » Il déclare aussi : « Le 8 Mars est un slogan de l’Ouest. »

Téhéran, jeudi 8 mars 1979

Je ne sais pas où retrouver Kate, mais à peine arrivée à l’hôtel, je fonce à l’université où doit se tenir le meeting des femmes iraniennes. Et sur le campus sous la neige, je la rencontre par hasard avec Sophie Keir, sa partenaire, photographe et vidéaste. Nous nous connaissons depuis longtemps et c’est un soulagement de rencontrer des amies. « Tout semble alors plus facile », écrit Kate Millett sur notre rencontre fortuite, dans Going to Iran [3][3] Going to Iran, Coward, McCann & Geoghegan, New York,..., son témoignage sur ces événements de mars 1979 : « La France, en tout cas un groupe de femmes françaises, partage cette curieuse responsabilité que nous imaginons être la nôtre ce jour-là, le 8 mars. »

Le campus de l’université est en pleine effervescence. En annonçant la veille que les femmes doivent porter le foulard islamique sur leurs lieux de travail, les leaders religieux ont donné aux Iraniennes une motivation supplémentaire à célébrer le 8-Mars, une date censée fêter les droits des femmes. Alors les femmes sortent spontanément dans la ville, brandissent leurs pancartes, leurs banderoles, et scandent des mots jamais entendus dans les rues de Téhéran : « Liberté, Egalité, c’est notre Droit », « Nous ne voulons pas de voile obligatoire », « Le 8-Mars n’est ni un jour de l’Est ni un jour de l’Ouest, c’est un jour mondial ». C’est la première fois dans le monde que des femmes s’opposent ouvertement à un ordre religieux islamiste, et c’est la première contestation publique du nouveau régime.