Goytisolo

Né à Barcelone en 1931 Juan Goytisolo a reçu le Prix Cervantès en 2015 et Le Nouvel Observateur du 30 avril 2015 a publié un extrait de son discours de réception avec un dessin le représentant, de Richard Phipps.

Je reprends ce texte en tant que document puisque j’ai déjà évoqué plusieurs visages de Don Quichotte sur ce blog. Si dans la foulée de Vazquez Montalban j’ai toujours été un admirateur d’Augustin Goytisolo j’ai par contre regardé de plus loin l’œuvre de son frère. Et ce texte aux références multiples me paraît contradictoire. Je ne crois pas qu’il existe les deux sortes d’écrivains qu’il pointe, car elles ne sont pas opposées : quand l’écrivain a besoin de gagner son pain, il peut produire une œuvre de littérateur, sans perdre de vue son souci d’apprenti en écriture. Et quant à Don Quichotte en porteur d’utopies, j’ai souvent des doutes. Sur les mérites de l’utopie et sur le lien avec Cervantès qui aurait pu appeler son chef d’œuvre, Sancho Panza, (comme Flaubert aurait pu titrer : Monsieur Bovary) mais alors c’était l'échec assurée.

Pour dire que le texte de Goytisolo a le mérite d’inciter au débat. J-P Damaggio

 La leçon de Don Quichotte

D'une manière générale, il existe deux sortes d'écrivains, ceux qui conçoivent leur tâche comme une carrière et ceux qui la vivent comme une addiction. J'appellerais les premiers des littérateurs, et les seconds, des écrivains tout court, ou plus modestement des incurables apprentis en écriture.

Aux tout débuts de ma longue trajectoire, d'abord comme littérateur, ensuite comme apprenti en écriture, j'ai dû céder au chant des sirènes de la gloriole sans avoir tenu compte de ce que Manuel Azana a fort bien souligné, à savoir que l'actualité éphémère est une chose et la modernité atemporelle des œuvres appelées à perdurer en est une autre. Le vieillissement de ce qui est nouveau traverse le temps. Tandis que la douceur trompeuse de la notoriété est pathétique quand elle n'est pas aberrante, l'œuvre d'art authentique n'a pas d'urgence : elle peut sommeiller pendant des décennies comme « la Régente » de Clarin, voire pendant des siècles comme le «Portrait de la gaillarde andalouse » de Delicado.

Ceux qui ont réduit au silence notre premier écrivain en le condamnant à vivre dans l'anonymat jusqu'à la publication du « Don Quichotte » ne pouvaient pas imaginer que la puissance génésique de ses romans lui survivrait et atteindrait une dimension transcendant les frontières et les époques. Je suis totalement d'accord avec Fernando Pessoa quand il écrit: «Je porte en moi la conscience de la défaite comme un étendard de la victoire. » Etre l'objet d'éloges de la part de l'institution littéraire m'incite à douter de moi-même, mais être à ses yeux persona non grata me conforte plutôt dans ma conduite et dans mon travail. Du haut de mon âge, je ressens l'acceptation de cette reconnaissance comme un coup d'épée dans l'eau, comme une célébration inutile.

Conquise à grand-peine, ma condition d'homme libre invite à la modestie. Et, à l'évocation de la liste de mes maîtres condamnés par les gardiens de la norme national-catholique au silence et à l'exil, je ne peux m'empêcher de penser avec tristesse et mélancolie à la vérité de leurs critiques et à leur exemplaire honnêteté.

Ma réserve instinctive vis-à-vis des nationalismes sous toutes leurs formes, et de leurs identités totémiques, m'a poussé à m'accrocher à la nationalité cervantine adoptée par Carlos Fuentes comme à une bouée de sauvetage. Cervantiser, c'est s'aventurer, la tête recouverte d'un fragile casque transformé en heaume, dans le territoire incertain de l'inconnu. C'est aussi douter des dogmes et des prétendues vérités, car cela nous aide à échapper au dilemme entre l'uniformité imposée par le fondamentalisme de la techno-science et la réaction violente des identités religieuses ou idéologiques.

Au lieu de s'obstiner à déterrer les pauvres ossements de Cervantès, ne vaut-il pas mieux exhumer les étapes obscures de sa vie après son rachat difficile contre une rançon à Alger ? Combien de lecteurs du « Quichotte » savent les ennuis financiers, l'indigence qu'il dut endurer, sa demande rejetée d'émigrer en Amérique, la faillite de ses affaires, son séjour dans la prison sévillane pour non-acquittement de dettes et l'insupportable inconfort qu'il vécut dans le quartier malfamé du Rastro de Valladolid avec son épouse, sa fille, sa sœur et sa nièce en l'année 1605, durant laquelle il rédigea, dans la promiscuité des quartiers marginaux et des bas-fonds de la société, la Première Partie de son roman ?

J'ai dédié, il y a des années, quelques pages à un opuscule intitulé « Documents cervantins inédits à ce jour » du presbytérien Cristobal Pérez Pastor, édité en 1902, afin, souligne cet auteur, que « règne la vérité et disparaissent les ombres », une œuvre dont la lecture m'a fortement impressionné, dans la mesure où, malgré les preuves irréfutables, la vérité ne s'imposa guère en dehors d'une poignée d'érudits. Plus d'un siècle après la publication de cet ouvrage subsistent toujours des zones d'ombre. Au moment où les conférences se succèdent, engraissant au passage la bureaucratie officielle, très peu de spécialistes continuent à se consacrer sans préjugés à l'exploration des longues années passées, comme il le dit dans le prologue du « Quichotte », « à dormir dans le silence de l'oubli », dans l'attente de ce que dira ce faillible législateur qu'on nomme le public.

Atteindre l'âge de la vieillesse, c'est prendre la mesure de la vacuité et des chimères de nos existences, ou de ce que Garcia Màrquez nomme « cette exquise merde de la gloire », en passant en revue les prouesses dérisoires du colonel Aureliano Buendia et des combattants résignés de Macondo.

Puisque la mission des chevaliers errants consiste « à venger les injures, secourir et à venir en aide aux opprimés », j'imagine l'Hidalgo de la Manche enfourchant Rossinante, renverser, lance à la main, les sbires de la moderne Santa Hermandad en train d'expulser les gens de leur maison et les corrompus de la spéculation financière, ou bien, traversant le détroit, et arrivant au pied des murailles de Ceuta et de Melilla qu'il prendrait pour des châteaux enchantés avec le pont-levis et les tours à créneaux, se porter au secours des immigrés dont le seul crime est leur instinct de vie et leur soif de liberté.

Même s'il est difficile pour le héros de Cervantès et pour les lecteurs touchés par la grâce de son roman de se résigner à un monde gangrené par le chômage, la corruption, la précarité, les inégalités sociales croissantes et l'exil des jeunes, et quand bien même ce refus serait considéré comme une folie, nous l'accepterions de bonne grâce. Car le bon écuyer Sancho Panza saura toujours dénicher le dicton qui défendra les raisons de cette folie.

Le panorama est sombre : crise économique, politique et sociale. D'après les statistiques, plus de 20% des enfants de notre « marque Espagne » vivent actuellement au-dessous du seuil de pauvreté. Les raisons qui doivent nous pousser à l'indignation ne manquent pas et l'écrivain ne peut les ignorer sans se trahir lui-même. Il ne s'agit pas de mettre notre plume au service d'une cause, mais d'instiller le ferment contestataire de celle-ci dans le domaine de l’écriture.

Encore une fois, Cervantès nous montre, à la croisée des chemins, la voie à suivre. Sa conscience des méfaits du temps « qui dévore et consume toutes les choses » l'a conduit à anticiper en se servant des genres littéraires en vogue comme matériau de démolition afin de construire un prodigieux récit des récits qui se déploie à l'infini. Comme je l'ai dit il y a plusieurs années, la folie d'Alonso Quijano, troublé par ses lectures, contamine son créateur rendu fou par les pouvoirs de la littérature. Il nous faut revenir à Cervantès et assumer la folie de son personnage comme une forme supérieure de sagesse, telle est la leçon à retenir du « Quichotte ». En retournant à Cervantès, nous ne nous évadons pas de l'injuste réalité, nous y pénétrons au contraire de plain-pied. Disons-le aussi haut que nous pouvons. Ceux parmi nous qui ont été contaminés par notre premier écrivain n'abdiqueront jamais devant l'injustice.

Traduit de l'espagnol par Abdelatif Ben Salem