job chéret

Jules Chéret, né à Paris le 1er juin 1836, et mort à Nice le 23 septembre 1932, est un peintre et lithographe français, maître populaire de l'art de l'affiche. Edmond Campagnac ne pouvait pas raté sa mort pour lui rendre hommage mais je m'étonne qu'il ne dise pas un mot de Firmin Bouisset. J-P D.

 

Le Matin 23 octobre 1932

JULES CHÉRET MAITRE DE L'AFFICHE

"Si j'étais l'homme qui incarne si formellement le goût du siècle, l'homme qui secrète la pensée de tout le monde, et qui, par conséquent, professe pour l'art une insatiable haine, si j'étais M. Alphand, je voudrais interdire l'affichage des œuvres de M. Chéret le long des murs". C'est en ces termes que Huysmans commence son célèbre article sur Jules Chéret. Dans ce Paris, en effet, où la volonté officielle voulait créer les larges rues et la symétrie en faisant disparaître les vieux quartiers et aussi, hélas leur pittoresque, Huysmans ne trouvait plus que laideur et tristesse, et voilà que dans ce Paris apparaissaient tout à coup, joyeuses et pimpantes, les Miches que l'on devait surnommer "les chérettes".

Jules Chéret est le maître de l'affiche illustrée. Sans doute, avant lui, d'autres avaient eu l'idée d'utiliser l'affiche pour la réclame commerciale et nous connaissons tous le fameux porteur de charbon de Daumier. Mais, à vrai dire, avant Chéret, les affiches illustrées n'étaient guère que des estampes agrandies ne possédant nullement les qualités nécessaires à toute peinture destinée à être vue sous l'angle de la perspective murale.

Le mérite de Chéret fut de traiter ses sujets, non point comme un peintre de chevalet ou comme un graveur, mais de composer une œuvre s'imposant à l'œil du passant.

Jules Chéret est né à Pâris, le 31 mai 1836, d'une famille d'artisans. Ouvrier lithographe, il peina longtemps sur des tâches ingrates, lorsque vers 1866 la fortune lui sourit. Le parfumeur Rimmel, en effet, lui confia le soin de dessiner pour ses produits des étiquettes florales. La faveur du public les accueillit et Rimmel reconnaissant donna à l'artiste devenu son ami les sommes nécessaires pour la création d'une imprimerie lithographique. C'est alors que, devenu son maître, Chéret fit passer l'affiche du domaine de l'industrie dans le domaine de l'art.

Et, désormais, ce furent des multitudes d'affiches qui se succédèrent pour les créations les plus diverses et les spectacles les plus variés. Leur succès fut prodigieux. Des collectionneurs les dérobaient la nuit pour enrichir leurs cartons.

Paris se demandait quel magicien jetait ainsi des fleurs sur les murs de la vieille cité. Dans un sourire exquis Pierrots et Pierrettes lui vantaient aujourd'hui les vertus de pastilles célèbres et demain les mérites d'un vin généreux, durant que des clowns endiablés l'invitaient aux spectacles du cirque ou que de gracieuses divettes lui annonçaient le bal des Ambassadeurs.

C'est toute l'histoire de la vie parisienne élégante et légère que, durant vingt années, Chéret nous raconta de son crayon alerte ; car Chéret fut un véritable journaliste du crayon, notant, au jour le jour, les scènes de la rue avec une admirable précision. Quelle délicatesse de touche, quelle finesse dans ses dessins qui vous campent un personnage en quelques traits et quelle vie ! On a pu dire avec raison que, comme Degas, Chéret est le peintre du mouvement. A l'heure où le cinéma n'existait pas encore, il a donné à la rue de Paris de véritables vues cinématographiques, car ce ne sont jamais des personnages immobiles et inertes qu'il met en scène mais des personnages d'une vie endiablée : voici à l'entrée du Jardin de Paris, une Parisienne en goguette, et voici des clowns faisant la parade et quel amusant tableau que celui du bourgeois pudibond qui, derrière son ombrelle, regarde les entrechats d'une danseuse légèrement vêtue.

Peintre du mouvement, Chéret a été aussi un coloriste. L'affiche illustrée, pour parler au public, doit être faite de couleurs claires et voyantes. Pour conquérir Paris, il a suffi à Chéret de quatre ou cinq tons fondamentaux mais surtout, en véritable artiste, Jules Chéret a eu le sens des valeurs. Ses couleurs n'étaient pas simplement juxtaposées, mais harmonieusement accordées. « Les rouges, les bleus, les jaunes de ses affiches ont éclaté en fanfare parmi les tonalités tristes et sales de la rue moderne. »

C'était donc un véritable artiste celui qui, dans une intuition de génie, avait pressenti le développement de l'affiche illustrée. Cet artiste se doublait d'un poète. Aussi ses créations ont-elles toutes de la grâce et du charme ; il a remis en honneur le type de Colombine. mais cette Colombine n'est autre que la Parisienne de 1880 ; elle est alerte et gracieuse, rieuse et espiègle toujours en mouvement, elle semble conduire la vie de Paris vers une fête continuelle.

Sous le crayon de Chéret, la joie semblait naître, en effet, comme à plaisir. Huysmans caractérisait à merveille cette joie lorsqu'il disait « Jules Chéret verse une légère ivresse de vin mousseux, une ivresse qui fume teintée, de rosé. » Et il ajoutait : "M. Chéret a le sens de la joie, mais de la joie telle qu'elle peut se comprendre sang être abjecte, de la joie frénétique et narquoise, une joie que son excès même exhausse en la rapprochant presque de la douleur. » Ce créateur de joie qui fut, peut-on dire, un peintre de la lumière, car il fut touché lui aussi par la grâce impressionniste et sut user de la lumière naturelle aussi bien que de la lumière électrique, ce créateur de joie vient de mourir et, par un cruel destin, il est mort aveugle, ses yeux s'étant fermés avait l'heure à la douce lumière du jour. «J'ai chanté ma chanson », disait Chéret. Il a fait mieux que chanter une chanson. Son œuvre restera, non seulement dans les cartons de nos musées, mais aussi dans les monument tels que l'Hôtel de Ville de Paris, où sa palette a créé des peintures décoratives dignes de la plus belle tradition et il survivra aussi par ses pastels délicats qui le rapprochent des maîtres du XVIIIe siècle.

Edmond Campagnac