la marseillaise

Campagnac a déjà publié un article sur Bourdelle : Bourdelle poète.

Bourdelle meurt et Campagnac va chercher une comparaison avec Rude. J-P Damaggio

 

Le Matin 3 novembre 1929

RUDE ET ANTOINE BOURDELLE

Que de fois devant le monument de Bourdelle, élevé à la gloire des Défenseurs de 1870, à Montauban, devant cette masse tumultueuse évoquant les terreurs de la guerre avec une puissance quasi surhumaine, ai-je entendu dire : "C'est un écho de la Marseillaise le Rude". Et lorsqu'en avril dernier s'érigea à Paris, sur la place de l'Alma, le monument à Mickiewicz, glorifiant l'épopée de la défense polonaise, bien des critiques d'art reprirent la comparaison entre le nouveau chef-d'œuvre du maître et le fameux groupe de l'Etoile.

Cette comparaison n'était pas d'ailleurs pour déplaire au grand sculpteur montalbanais. Tous ceux qui ont suivi ses leçons se rappellent combien il aimait à parler des artistes dont il avait, à ses débuts, subi l'influence et vénéré la maîtrise. Certes s'il louait, tout près de nous, Carpeaux et Rodin, il n'oubliait pas de dire tout ce qu'il devait à Pierre Puget, « le grand aïeul herculéen » dont il admirait la sincérité du modèle et la mise en valeur des volumes. Il vantait aussi Rude, le maître bourguignon et disait tout ce qu'il trouvait de génial dans sa Marseillaise.

Mais tout en rendant justice à ses aînés Bourdelle, avec sa claire intelligence savait fort bien discerner ce qui instituait sa vraie personnalité.

Entre Rude et Bourdelle, il y a non seulement une différence de tempérament mais aussi une différence de conception. Si nous rapprochons par la pensée le haut relief de l'Etoile et la lionne du monument Mickiewicz, comment, nous dirions-nous, comment cette épopée de la défense polonaise qui semblerait écrasée si on la dressait à côté du monument de l'Etoile, comment fût elle à dimensions modestes peut-elle bien faire songer à la masse imposante de la Marseillaise ?

Certes les deux maîtres nous empoignent l'un et l'autre par le souffle épique dont leur œuvre est animée, mais c'est par des moyens différents.

Chez Rude, comme chez Rodin, comme chez les maîtres de la Renaissance, chaque objet est analysé et traité pour lui-même.

Chez Bourdelle au contraire, le détail disparaît. Chaque morceau est transfiguré par la vie même de l'œuvre ; un manteau ou une chlamyde n'y sont pas faits d'étoffe, un trait de visage n'est pas fait pour être observé, un doigt, une main ne sont pas là pour nous faire un récit ou attirer notre attention : c'est l'ensemble de l'œuvre qui doit attirer nos regards. Comme le disait Bourdelle : « Dans mes créations, une robe envolée n'est plus de l'étoffe en tourmente, c'est un tumulte en volumes qui nous entraîne avec lui, chaque pli est un bloc en marche ; une main n'agit jamais seule, elle se bloque avec une autre main et emprunta son éloquence à la masse. »

En un mot, l'œuvre de Bourdelle est une synthèse. Mais il y a plus selon Bourdelle : une œuvre artistique ne doit pas vivre pour elle-même, elle doit encore prendre corps avec l'ensemble architectural pour lequel elle doit être construite.

Tandis que Rodin, par exemple, était avant tout un individualiste, Bourdelle voulait que son œuvre ne fût pas seulement une méditation de génie dans le silence de l'atelier, mais qu'elle s'harmonisât tout entière avec la vie de la cité. "Non seulement, disait Bourdelle, l'œuvre du sculpteur doit avoir de l'unité, mais il faut aussi que tous, architecte, sculpteur et peintre - tels les ouvriers des cathédrales gothiques - que tous travaillent avec la même pensée et la même foi à l'élaboration du chef-d'œuvre."

Par cette conception, Bourdelle retrouvait la loi trop longtemps oubliée de la statuaire monumentale, respectueuse de l'architecture, et son art devenait éminemment social.

Malgré les railleries de Rodin qui lui reprochait malicieusement d'être un romantique, le maître montalbanais avait affirmé de bonne heure qu'une place primordiale doit être faite à la pensée dans l'œuvre de l'artiste et il était heureux de dire que, sur ce point, il était d'accord avec le philosophe Bergson.

Bergson demandait un jour à Rodin : « - Quelle loi, selon vous, a servi de base à la construction du Parthénon ? « - C'est la loi du soleil et de l'ombre », répondit Rodin. Cette réponse ne l'ayant pas satisfait, le grand philosophe posa la même question à Bourdelle et celui-ci de répondre «- Imaginez que nous sommes dans une plaine sans arbres, là nous dressons une colonne en pierre et sur cette colonne nous sculptons une vendangeuse aux formes harmonieuses, une magnifique corbeille de fruits sur la tête. L'œuvre de l'artiste réalisée, que fera le soleil ? « « -En contournant l'œuvre du sculpteur, il dessinera de belles choses, répondit Bergson. » « - Vous l'avez dit, s'écria Bourdelle. Mais si un second sculpteur, dépourvu de talent, vient à dresser, lui aussi, une colonne où ne seront respectés ni les volumes, ni l'équilibre des masses, l'ombre projetée par le soleil ne dessinera plus que des choses sans art. »

Et Bergson de conclure : « - C'est que l'esprit est le vrai créateur des œuvres belles. »

Le rôle de l'esprit est grand dans l'œuvre de Bourdelle. C'est lui qui dans toutes ses créations, exalte les forces de la vie exprimées avec une claire intuition de ce qu'elles ont de permanent et d'universel.

Et maintenant il s'est éteint, cet être qui avait conçu tant de chefs-d'œuvre.

Mais son génie n'en continuera pas moins à œuvrer magnifiquement car il ne cessera de diriger toute cette pléiade de jeunes artistes qui accompagnèrent pieusement à sa dernière demeure, le 5 octobre, le maître disparu, et qui n'oublieront pas la leçon d'ardente beauté qu'ils en avaient reçue. Edmond Campagnac