Foucault en 1977

Je ne connais pas toute la bio de Michel Foucault malgré de bons livres à ce sujet. Celui évoqué de J-M Auzias est seulement un voyage dans les œuvres, ce qui bien sûr importe plus qu'une biographie. Ceci étant, quand Michel Foucault arrive à Téhéran en 1978 (objet de mon étude) il n'est pas vierge en matière de connaissance de l'islam puisqu'il a passé trois ans à Tunis. L'islam des Arabes et celui des Perses diffèrent d'autant plus, dans le savoir de Foucault, qu'il est un admirateur d'Henry Corbin grand connaisseur de l'islam chiite, un chiisme qui se veut séparé du politique.

Cette référence à la Tunisie permet de rappeler que Foucault n'a pas participé au 68 français sauf pour un événement symbolique qui l'incita à faire un aller-retour, le rassemblement de Charléty. Ce choix n'est pas anodin. Si à Téhéran il pense se mettre du côté du peuple en révolte, Charléty c'était une façon de se mettre à l'écart du peuple des grévistes. Foucault fut un temps communiste dans l'ombre d'Althusser mais très vite il deviendra anti-communiste et sa présence à Charléty était une façon de bien marquer cette position.

Si dans un article précédent j'ai évoqué Clouscard et le FN, il n'est pas inutile de rappeler que Clouscard fut toujours un adverse de Foucault, Deleuze et toute cette mouvance dont les contradictions lui paraissaient minimes par rapport à l'essentiel : des porteurs de la contre-révolution libérale dès 1968 ! Dans un pamphlet publié en 1973, Néo-fascisme et idéologie du désir c'est au canon que Clouscard dénonce cette "idéologie du désir". Il s'agit de montrer à l'œuvre "les tartuffes de la révolution"Bref, voici un article qui présente Foucault à Tunis. J-P Damaggio

P.S. Pour la photo Foucault en 1977, un an avant son adhésion à la révolution iranienne, quand au Théâtre Récamier il dénonce la venue en France de Brejnev.

 

Article :

Rachida Boubaker-Triki, « Notes sur Michel Foucault à l'université de Tunis  »,

Rue Descartes 2008/3 (n° 61), p. 111-113. 

 Michel Foucault a enseigné en Tunisie de septembre 1966 à l’été 1968. Outre son enseignement au département de philosophie à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Tunis, il a fait un cours public au sein de la même institution et donné des conférences au Club Tahar Haddad et au Centre de Recherches (CERES), ainsi que des interviews aux journaux de la place[1].

C’est aussi durant ce séjour tunisien, dans sa maison de Sidi Bou Saïd, qu’il écrivit son livre L’archéologie du savoir, paru en 1969. Il sera question ici de ce passage à l’université et de l’hommage que ses étudiants tunisiens lui rendirent trois ans après sa mort, les 10 et 11 avril 1987. C’est à Tunis que Michel Foucault occupa pour la première fois une chaire de philosophie à l’université ; cela lui permit, en dehors d’un enseignement de psychologie sur «la projection» et un enseignement d’histoire de l’art sur la peinture de la Renaissance, de donner un cours d’histoire de la philosophie sur Descartes et un cours public sur : «La place de l’homme dans la pensée occidentale moderne». Passionné par «l’avidité absolue de savoir»[2] de ses étudiants, il leur consacre des heures en bibliothèque, les aide à fonder un club de philosophie où il donne des conférences dont «Qu’est-ce qu’un auteur ?» et «La naissance de la monnaie». De ses cours, il reste les notes prises par ses étudiants ainsi que l’héritage d’un enseignement d’histoire de l’art et d’esthétique qu’il institua à l’époque sous forme de certificat complémentaire ; ce dernier avait pour objet des commentaires d’œuvres picturales sur diapositives avec à la fois une analyse plastique et thématique, insistant sur la construction de l’espace, de la lumière et sur les modes de représentation du corps humain au Quattrocento et à la période baroque[3]. Quant au cours d’histoire de la philosophie sur Descartes, plus précisément, sur le Discours de la méthode et les Méditations, c’est celui dont certains de ses anciens étudiants conservent des notes intégrales[4]. Ce cours n’ayant pas été publié, nous n’en donnerons ici en appendice qu’un plan général de la première partie, la deuxième partie étant consacrée à un commentaire détaillé des Méditations. Après la mort de Michel Foucault, quelques-uns de ses étudiants ont fondé un groupe de recherches, coordonné par Fathi Triki, sur «Penser l’aujourd’hui». Ce groupe a été à l’origine de l’organisation, au Club Tahar Haddad, des journées d’études sur la philosophie de Michel Foucault, les 10 et 11 avril 1987 en présence de Paul Veyne, de Didier Eribon et de Dominique Seglard. Les journées ont consisté d’abord en la redécouverte des conférences de Michel Foucault ( Structuralisme et analyse littéraire, février 1967, Folie et civilisation, avril 1967 et La peinture de Manet, 1971) données en ce lieu même et restées jusque-là ignorées du public, dans des enregistrements sur magnétophone. Elles ont été écoutées, après avoir été enregistrées sur cassette audio, lors de ces journées grâce au concours de Jalila Hafsia, directrice du Club. Des copies de ces cassettes ont été données le jour même pour être déposées au Centre Foucault (rue Saulchoir). Les contributions[5] à ces journées ont paru deux ans plus tard dans un Numéro spécial de la revue Les cahiers de Tunisie, revue de la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis[6]. Aujourd’hui, plusieurs travaux de recherche universitaire, en français et en arabe, portent sur les questions philosophiques soulevées par Foucault comme celle du pouvoir, celle du discours ou celle de l’esthétique de l’existence.



[1] 1. cf. Rachida Triki, «Foucault en Tunisie», in Michel Foucault, La peinture de Manet, suivi de Michel Foucault, un regard, sous la direction de Maryvonne Saison, Seuil, Paris, 2004.

[2] «Il n’y a probablement qu’au Brésil et en Tunisie que j’ai rencontré chez les étudiants tant de sérieux et tant de passion, des passions sérieuses et ce qui m’enchante plus que tout, l’avidité absolue de savoir.» Interview de Foucault par Gérard Fellous, in La Presse, Tunis, 12 avril 1967

[3] Cet enseignement continua après le départ de Foucault grâce au professeur Hammadi Ben Hlima qui fut doyen de cette faculté.

[4] Le cours sur Descartes est conservé en notes par Mohammed Jaoua, actuellement professeur de philosophie à l’université de Sfax

[5] 5. Les contributions à cette journée, publiées par Les Cahiers de Tunisie, n°149-150 (3e & 4e Trimestre 1989) sont les suivantes: F. Triki, Foucault et la philosophie ouverte; A. Cherni, Cogito et Video; N.Kridis, Psychogénèse et sociogénèse, R. Boubaker-Triki, L’exemplarité de la peinture; M. Halouani, À propos de la naissance de la clinique et M. Khammassi, Foucault et la fin du structuralisme

[6]  Les contributions des intervenants à ces journées ainsi que les conférences transcrites par un groupe d’étudiants de Foucault pour ce qui est de «Structuralisme et analyse littéraire» et de «Folie et civilisation» et par moi-même, pour ce qui est de «La peinture de Manet» avec identification des tableaux décrits dans la conférence, ont été publiées deux ans plus tard en 1989 dans la Revue Les cahiers de Tunisie, par les soins de l’historienne Kmar Ben Dana-Mechri et non sous ma direction comme il est dit dans l’article de Dominique Seglard, «Foucault à Tunis», in Foucault Studies n°4, feb 2007, p.7-18