charles-baudelaire-vu-par-nadar

Campagnac était-il un admirteur de Baudelaire en souvenir de Cladel qui a tant travaillé avec le grand poète ? J'ai déjà publié l'article sur Baudelaire et Manet. Voici Baudelaire et Nadar. J-P Damaggio

Le Matin 9 février 1936, Baudelaire et Nadar

"Dans ces jours déplorables, une industrie nouvelle se produisit qui ne contribua pas peu à confirmer la sottise dans sa foi et à ruiner ce qui pouvait rester de divin dans l'esprit français. »

C'est en ces termes que Charles Baudelaire condamnait la découverte de la photographie : il est piquant de rappeler cette opinion au moment où l'exposition des arts décoratifs, consacrée à la photographie contemporaine triomphe dans une si large mesure. Pour Baudelaire l'idéal des Philistins est la création d'une art qui serait la reproduction exacte de la nature : l'industrie qui donnerait un résultat identique à la nature serait l'art absolu. «Un dieu vengeur a exaucé les vœux de cette multitude, écrit amèrement Charles Baudelaire, Daguerre fut son messie.»

Pour une fois cet esprit pénétrant que fut Baudelaire s'est donc trompé mais fut-il le seul à ne pas pressentir les possibilités immenses que les arts et les sciences pouvaient tirer de la photographie ? D'autres et parmi les esprits les plus éminents se trompèrent avec lui. Daumier poursuivit de son crayon caustique les artistes photographes et Charles Blanc écrivait dans sa Grammaire des arts du dessin, un arrêt qui semblait définitif : « La photographie imite tout et n'exprime rien. Elle est aveugle dans le monde de l'esprit.»

Mais la majorité du public ne pensait pas ainsi ; en 1839, la communication d'Arago à l'Académie des sciences sur la découverte de Niepce et de Daguerre fut accueillie avec enthousiasme. Les deux boutiques rivales qui vendirent les premiers appareils furent véritablement assiégées, chacun voulut voir, cette nouveauté extraordinaire, il y eut encombrement, bousculade et il fallut des municipaux pour contenir la foule et faire défiler avec ordre le bon public parisien. Une estampe de 1840 du lithographe Maurisset a spirituellement raillé cet engouement. On y voit des foules immenses accourir pour se soumettre aux épreuves de la daguerréotypie ; treize minutes de pose sans soleil, la machine renouvelée des tortures du moyen âge pour que le patient reste immobile, l'appareil portatif du photographe lourd comme une maison ; un aéronaute arrive des cieux pour photographier les foules et des potences sont toutes prêtes pour messieurs les graveurs qui n'auront plus qu'à se pendre. C'était alors la croyance unanime que la photographie supprimerait en les remplaçant tous les arts du dessin.

Peu à peu les idées évoluèrent, les perfectionnements de la technique photographique montrèrent aux artistes eux-mêmes tout le parti qu'ils pouvaient tirer de la découverte de Niepce et de Daguerre. Un photographe contribua entre tous à réconcilier l'art et la photographie. J'ai nommé le bon géant Nadar. Il était peintre lui-même et était venu à la photographie sur les conseils d'un ami qui lui avait fait offrir plusieurs appareils. C'est lui qui créa le portrait artistique.

Curieuse figure que celle de Nadar dépeinte sous les traits de Michel Ardan dans le livre de Jules Verne De la terre à la lune. Nadar était avant tout un psychologue qui cherchait à dégager la personnalité de ses sujets. Il a fait de Baudelaire, de Delacroix, de George Sand, de Victor Hugo, de Daumier, de Balzac, d'Offenbach, des effigies inoubliables. Il dégageait l'âme de son personnage avec une admirable sûreté et, comme un sculpteur de taille directe qui ne veut pas exprimer de repentirs, Nadar n'admettait pas la retouche, estimant qu'une photographie retouchée ressemble à ces traductions que l'on a surnommées de belles infidèles.

La beauté des portraits de Nadar, l'intelligence avec laquelle ce géant de la photographie usait de la technique nouvelle, contribuèrent à modifier l'opinion des esprits les plus prévenus. C'est ainsi que Daumier qui avait accablé de son ironie les premiers photographes, en vint à faire une estampe des plus élogieuses pour Nadar, il y représentait celui-ci photographiant une ville de la nacelle de son ballon - car Nadar était un fervent aéronaute - avec cette légende : Nadar, qui élève la photographie à la hauteur, de l'art.

Et Baudelaire lui-même ne revint-il pas de ses préventions, lui qui accepta de poser devant l'objectif de son ami Nadar. Voyez le portrait que nous publions aujourd'hui où vous trouverez le regard douloureux et énigmatique du poète. Baudelaire en effet, ne cessa de témoigner sa sympathie au peintre devenu photographe et lorsque la maladie l'eut terrassé, aux derniers jours de sa vie, dans la clinique où il se mourait atteint d'aphasie, il était deux noms qu'il prononçait avec sûreté : Nadar et Manet, semblant ainsi réconcilier l'art et la photographie.

Depuis lors, l'art photographique a fait mille progrès. La photographie en couleurs nous a traduit les plus beaux coloris de la nature. La diminution du temps de pose a fait merveille puisque le laboratoire de la Sorbonne obtient aujourd'hui des photographies en moins d'un quatre millionième de seconde. Quelles possibilités pour les artistes qui étudient le mouvement, pour un Degas décomposant les pas d'une danseuse ! La microphotographie nous permet de fixer nos regards sur le mystère de la cristallisation et sur la vie des infiniment petits, si bien qu'elle est tout à fait judicieuse, la pensée d'Edmond Jaloux nous disant : « Si l'homme a perdu avec le péché originel toute innocence dans sa façon de voir les choses, il semble que la chambre noire lui a restitué cette innocence en rendant plus pénétrante sa vision."

Edmond Campagnac