sculteurs du midi

Campagnac, homme très à gauche a écrit pendant des années dans Le Matin, journal de droite. En 1939 la collaboration va cesser le 13 août 1939 avec une article sur l'architecte de l'hôpital de Lyon.

Les autres articles de l'année : 30 juillet 1939 l'affiche / 2 juillet 1939 Révolution française / 11 juin 1939 Au carrefour des métiers / 21 mai 1939 Gauguin Van Gogh / 16 avril 1939 Courbet / 26 mars 1939 Maîtres verriers / 26 février 1939 les sculpteurs du midi / 22 janvier 1939 la gravure en couleur.

En voici un. J-P Damaggio

 

Le Matin 26 février 1939

SCULPTEURS DU MIDI

Un livre vient de paraître consacré aux sculpteurs du Midi. L'auteur nous y fait faire un voyage à travers les ateliers de Bourdelle, de Maillot, de Despiau, de Dardé, de Malacan, de Costa, de Parayre et d'un jeune, Iché. Sans doute l'œuvre de ces artistes est-elle inégale, leurs origines sont elles fort différentes. Pour l'auteur, ce qui les apparente, c'est qu'ils ont vécu sous le même ciel, le ciel d'Occitanie, mais en art, depuis qu'Athènes a disparu, les artistes peuvent vivre sous le même toit et être des frères ennemis. Pour moi, après avoir fermé le livre de Jean Girou, je suis bien moins frappé par la parenté occitanienne qui relie les artistes chers à celui-ci que par le-tempérament commun à certains d'entre eux, tempérament qui en fait des sculpteurs hors série.

Bourdelle, Iché sont en effet des irréguliers de l'art et même s'ils ont passé quelques mois,-quelques années par l'école, ils en ont vite repoussé la discipline et la prudence, pour donner libre cours à leur tempérament fougueux et enthousiaste. Quand Bourdelle quitte vers la quinzième année sa bonne ville de Montauban, il est déjà Bourdelle, l'école de Toulouse a moins d'influence sur lui que l'atelier paternel et, en 1885, quand il vient à Paris s'asseoir chez le maître Falguière, il ne peut que bien vite le délaisser pour aller entendre la leçon de Carpeaux. Ni à l'un ni à l'autre, il, n'accorde obédience et s'en va chez Rodin.

Parallèlement à ce voyage dans le présent, le jeune sculpteur en accomplit un autre en esprit dans le passé. La Renaissance le retient d'abord, puis il remonte aux sources et veut connaître la leçon des Egyptiens. Mais au cours de ces pérégrinations il reste Bourdelle, car il recrée toujours par la puissance de son tempérament ce qu'il emprunte aux autres et quoiqu'on en dise, il y a dans l'Héraclès et dans le Centaure mourant une résonance de force et d'originalité qui a fait de Bourdelle, après Rodin, le maître de la sculpture indépendante contemporaine.

C'est aussi un destin hors série que le sort réservait à Dardé, ce berger des Cévennes que l'esprit dionysien marqua du signe, sacré. C'est aux alentours de 192o que Paris s'enthousiasma pour lui, mais ne le retint pas; le sculpteurs restait l'homme fruste qu'inquiète la vie fiévreuse et factice de la grande ville et un beau matin il disparut, de même que, quelque trente ans plus tôt, Maurice Rollinat avait fui le succès des soirées chez Sarah Bernhardt. Dardé avait regagné ses Cévennes natales, rêvant de dresser de grands échafaudages sur les corniches de hauts plateaux ; "au-dessus de cette route qui monte comme une échelle de Lodève au Larzac, il taillerait un monument anonyme et colossal, fresque de pierre qui déroulerait les grands faits des origines du monde aux temps modernes."

Destin hors série, René Iché a, lui aussi, un tempérament dévoré par un démon intérieur. Tout jeune, à peine âgé de 17 ans, encore élève de philosophie au lycée de Carcassonne, il s'engage et va défendre la patrie dans la boue des tranchées et quand, la guerre finie, il reprend des travaux pacifiques, il doit faire des études juridiques, entrer dans l'administration. Mais la chaîne administrative le blesse, il s'évade se fait ouvrier, artisan, il apprend le travail du bois, de la fonte et la ciselure du bronze ; il pétrit la glaise, taille, burine, il devient le sculpteur René Iché. Cet indépendant est un classique qui sait s'élever jusqu'au symbole.

Devant un sujet, Iché dégage les détails pour ne retenir que l'essentiel, ce qui caractérise l'être et son originalité. Peut-être, ce grand garçon qui a vu les horreurs de la guerre a-t-il gardé une vision pessimiste du monde, vision qu'il traduit dans ses Christs douloureux d'une saisissante grandeur. Mais qu'importe sa vision, il l'exprime toujours dans des formes d'une sculpturale beauté et lorsqu'il réalise le buste de Louise Hervieu, il atteint au tragique.

Certains nous dirons que Bourdelle est plus décorateur que sculpteur, que Dardé est emphatique, que les figures de René Iché sont pénibles à voir. N'importe, ces sculpteurs hors série resteront grands et leur œuvre marquera, car ce sont toujours les destins hors-série qui ont ranimé la flamme.

Edmond Campagnac