Bresdin par odilon redon

Champfleury raconte les débuts misérables de Rodolphe Bresdin (1822-1885) dans Chien-Caillou. Cet artiste a commencé par l'eau-forte et s'est mis ensuite à la lithographie. André Breton en fit un «protosurréaliste».

Pendant un temps Bresdin vécut à Saint-Projet commune du Tarn-et-Garonne. Il était l'ami de Justin Capin. Je savais que Cladel raconta sa vie dans Raca mais je découvre l'article qu'il publia pour son inhumation. Plus tard, un des quatre amis, Boutet, précisera que Bresdin n'est pas mort dans la misère, dans le sens où cette misère décrite ici est surtout la marque d'un homme hors des normes. J-P Damaggio

 La Justice 16 janvier 1885

L'INHUMATION DE CHIEN-CAILLOU

Léon Cladel raconte ainsi, dans le Gil Blas, l'enterrement de Rodolphe Bresdin, dit Chien-Caillou :

Sèvres, 14 Janvier 1885,

2h. de l'après-midi.

L'enterrement de celui que Champfleury dénomma Chien-Caillou, pourquoi ? parce que Bresdin, lorsqu'il connut le futur auteur des Bourgeois de Molinchart, lui parlait sans cesse de l'un des héros de Fenimore Cooper, l'ami, le socius de Bas de-Cuir ou d'OEil de Faucon, ce peau-rouge, le Grand Serpent, en anglais Chinkgagook, nom que Bresdin prononçait ainsi : Chien-Caillou, l'enterrement de ce va-nu-pieds de l'art a eu lieu ce matin à neuf heures précises.

Il avait dû, d'après le docteur Midrin, mourir dans la nuit du Samedi au dimanche d'une congestion cérébrale. On le trouva mort de froid dans son lit et quel lit ! Une auge de bois emplie de paille où des porcs ne voudraient pas manger, et quel appartement !

Imaginez-vous une pièce longue de 50 mètres et large de 8, sous un toit soutenu par un enchevêtrement de solives où il n'y a rien que des hardes, des détritus de toutes sortes et, sur une table en bois blanc où s'entassent étrangement des chiffons, quelques eaux-fortes inachevées et des lithographies, un pot de confiture moisie, une scie, un marteau, la moitié d'une miche de pain posée en travers d'une cruche où l'eau qui y est contenue s'est gelée, et sous laquelle miaule un maigre chat angora.

Les croque-morts arrivent et se troublent en face de ce vieillard chauve à la barbe touffue et hérissée qui git tout contracté sur ce grabat où pour la dernière fois, il s'était couché trois jours auparavant tout vêtu, selon son habitude, non pas sur mais sous des matelas amoncelés. Ah ! le vrai Job biblique expirant sur son fumier, le voila !

La neige tombe, il faut partir.

Bracquemond, Champfleury, Boutet, qui vient d'achever le croquis du défunt, trois ou quatre prolétaires de la maison mortuaire et moi, nous voyons hisser sur le corbillard le cercueil en voliges que les administrations municipales accordent à ceux qui n'ont pas le sou.

Le prêtre à pied précède le convoi.

Nous entrons en la vieille masure que l'on nomme l'église de Sèvres, et là nous assistons, non pas à une messe haute on basse, car on n'en dit pas pour les meurt-de-faim, mais à l'émission de quelques prières latines, De profundis ou Dies troe.

Puis nous sortons et, pendant deux heures, nous pataugeons dans la neige et frissonnons de gel, avant d'arriver au plateau des Bruyères où trône, à la lisière du bols de Chaville, non pas l'ancien charnier où dort mon pauvre ami, le grand poète Glatigny, mais la nouveau cimetière où pourrira bientôt Rodolphe Bresdin, cet irrégulier du burin que l'on inhume sous nos yeux en la fosse commune, une sorte de trou creusé à la hâte dans la caillasse dont se compose en majeure partie le terrain de ce plateau.

Midi sonne, nous rentrons transis, Bracquemont, Boutet et moi, en nous entretenant de ce rien du tout qui aurait pu et dû être quelqu'un.