Le Nouvel Obs /N°2678-03/03/2016 donne la parole à ces deux femmes sur la question : « un féminisme musulman est-il possible ? » J’inclus cet article dans mon dossier sur l’Iran pas seulement parce que Chahla Chafiq est Iranienne mais à cause de la phrase suivante de Inès Sali qui fait écho à mon prochain article sur Foucault : « Adam et Eve peuvent être perçus comme des jumeaux. Eve n'est pas créée des côtes d'Adam et n'est pas responsable du péché, dont le couple fut totalement purifié, tout comme l'humanité. Ensuite, le désir d'union entre la femme et l'homme est symbole du désir de l'union avec le Divin : l'homme « contemple dans la femme qu'il aime un reflet de Dieu », écrivait le théologien Ibn Arabi. »

En face Chahla Chafid rappelle : « Lorsque la religion devient la loi, c'est toujours la femme qui en pâtit. » Elle veut dire bien sûr, « la loi politique », loi politique qui visiblement ne concerne pas Inès Sali. Or la question était bien de l’ordre du politique.

Que par l’islam ou toute autre religion la femme puisse trouver son bonheur est une chose. Que ce bonheur soit imposé à TOUS en est une autre. Un championnat d'échec a lieu à Téhéran et comme pour les touristes, toute femme présente doit se voiler, croyante ou pas ! D’où le décalage entre le privé et le public, ce décalage qui n’est plus de saison dans le monde actuel et pas seulement à cause de facebook et autres technologies mais parce que socialement le capitalisme (présent partout) en est arrivé à vouloir réduire l’individu à lui-même. Or l’homme est un être social par la force des choses, d’où le retour du religieux quand le politique ne permet plus de faire société. J-P Damaggio

 

"LE VOILE EST CONTRAIRE À L'ÉGALITÉ"

Par Chahla Chafiq, écrivains et sociologue

Il faut se garder de prétendre qu'on peut atteindre l'égalité des femmes par le religieux. Lorsque la religion devient la loi, c'est toujours la femme qui en pâtit. Dès lors qu'il lui est imposé de porter le voile ou de restreindre ses libertés, comment pourrait-elle s'émanciper ?

Les féministes islamiques revendiquent le droit de porter le voile comme geste politique, identitaire ou religieux. Mais si porter le voile est s'élever soi-même, pourquoi, alors, les hommes ne le portent-ils pas ? Eux doivent porter la barbe, symbole et marquage de virilité. La femme, elle, doit cacher sa peau et ses cheveux longs. En fin de compte, on en arrive toujours au corps des femmes comme lieu de toutes les tentations.

Le féminisme est un projet politique qui vise à changer le modèle social et sociétal actuel. Comment réussir à accomplir ce projet par la loi religieuse ou même la spiritualité ? Il faut faire attention aux récupérations à des fins politiques du terme « féminisme ».

L'islam politique, soit l'établissement d'un Etat fondé sur les principes de l'islam, ne pourra jamais être un modèle démocratique favorable aux libertés individuelles, et a fortiori à celles des femmes. La religion doit rester une affaire privée, pas une loi qu'on impose aux autres. Et la seule manière d'empêcher les lois édictées par les autorités religieuses, c'est la laïcité. Je peux tout à fait concevoir le fait d'avoir la foi et je suis, dès lors, favorable au concept de musulman(e)s féministes. Mais lorsqu'on parle de féminisme musulman et/ou islamique, on essentialise le fait d'être musulman avant tout. On en fait une identité globale, comme s'il n'existait qu'une seule façon d'être musulman, une seule façon de pratiquer l'islam. Or, il existe des musulmans sunnites, wahhabites, chiites, soufis, etc., avec des pratiques bien différentes d'un pays à l'autre, d'un peuple à l'autre, d'une histoire à l'autre. Comme il n'y a pas une seule façon d'être femme ou d'être féministe. Le concept de féminisme musulman revient à créer des particularités, des sous-catégories. Et, au fond, à diviser un peu plus. Comme s'il s'agissait de créer deux féminismes : celui, prétendument « blanc », « occidental », « athée », contre le « monde arabo-musulman », prétendument uni.

 

"RÉHABILITER LE RÔLE DES FEMMES DANS L'ISLAM"

par Inès Sali, chercheuse en physique quantique au CNRS, a participé à « Sciences et religions en islam » (Albouraq, 2012)-

 Ma propre conviction est que le texte coranique promeut l'égalité de la vocation spirituelle de la femme et de l'homme. Les appels au salut ont une dimension universelle et s'adressent à l'être humain, sans distinction de sexe. Les modalités des rapports sociaux sont, elles, circonstancielles; elles représentent une amélioration par rapport à la situation préislamique et suggèrent un mouvement à prolonger et non un corpus rigide et figé. Deux autres traits fondamentaux caractérisent la spiritualité islamique. D'abord, l'Unicité (Tawhid) : l'Un se déploie dans la multiplicité, et dès lors que l'essence humaine est une, la masculinité et la féminité sont de pures contingences. Un verset coranique le dit avec force : « Nous vous avons créés à partir d'une seule âme. » Adam et Eve peuvent être perçus comme des jumeaux. Eve n'est pas créée des côtes d'Adam et n'est pas responsable du péché, dont le couple fut totalement purifié, tout comme l'humanité. Ensuite, le désir d'union entre la femme et l'homme est symbole du désir de l'union avec le Divin : l'homme « contemple dans la femme qu'il aime un reflet de Dieu », écrivait le théologien Ibn Arabi. La contemplation de la beauté est aussi connaissance, qui, elle, se nourrit de l'amour et le nourrit à son tour. Dans ce triangle indissociable amour-beauté-connaissance, la femme joue un rôle privilégié et actif. Ibn Arabi s'éprend de Nizam en procession autour de la Kaaba quand celle-ci lui révèle le sens profond d'un verset, et il en loue la beauté, intimement dépendante de la connaissance. Ses plus illustres guides spirituels sont deux femmes auxquelles il voue la plus grande vénération. Le rôle actif des femmes s'est aussi manifesté sur tous les plans dès l'avènement de l'islam. Le temporel étant tremplin vers l'élévation spirituelle, ces femmes ne se sont pas cantonnées à l'ascèse et encore moins à leur rôle domestique : elles furent des savantes, des mécènes, des artistes, des poétesses animant des salons de littérature ou des souveraines. La réhabilitation de ces figures ferait rejaillir des sources d'inspiration, car, comme le disait Ibn Arabi, «là où la féminité est absente, il n'y a guère de salut ».