l'écureuse

Edmond Campagnac toujours sensible aux liens entre l'art et le peuple. J-P D.

 Le Matin, 19 septembre 1937

LES PEINTRES DE LA PEINE DE L'HOMME

Cette rétrospective des Chefs-d'œuvre de l'art français, organisée au Palais national des Arts, n'est pas seulement une éblouissante manifestation du génie français, mais elle nous apporte aussi la preuve qu'à travers les siècles, ce génie n'a cessé de produire dans la plus admirable continuité. De nos imagiers des cathédrales aux maîtres de l'heure présente, dans un cheminement lent et sûr, se déroule la route glorieuse où nous voyons de Clouet à Degas le portrait français rester dans une ligne classique et de Claude Lorrain à Monet, le paysage français s'éclairer d'une lueur de douceur et de sérénité.

le repas des paysans

C'est que dans l'œuvre d'hier est toujours enclose l'œuvre de demain, une preuve nous en est encore donnée dans les pages fortes et savoureuses que de Le Nain à Courbet les artistes de notre terroir consacrèrent à la peine des hommes. De tout temps, en effet, ces artistes surent se pencher sur le travail des humbles et dégager de la religion du travail tout ce qu'elle contient de poésie. Dans le siècle de Louis XIII et de Louis XIV, dans le siècle qui vit tant de peintres d'histoire célébrer les fastes du grand roi, nous trouvons trois frères, les frères Le Nain, étudiant avec amour la vie des paysans et des artisans. Ce sont des scènes d'une charmante poésie qu'évoquent ces artistes : le repas en famille et la poésie de la miche; le retour du baptême où nous voyons le père levant son verre tandis que la jeune mère tient dans ses bras le bébé, et le Bénédicité, réunissant les hommes dans une atmosphère de paix et de recueillement. Quel contraste avec les paysans de Breughel,- de Brouwer et de Téniers, -ivrognes, paillards, bruyants, gesticulants ! Ainsi que l'écrit Paul Jamot : « Nous voyons ici une vérité à la française. Il n'y a qu'en France qu'on peint ainsi les humbles, ni pastorale, ni satire, ni fantaisie débridée. A Louis Le Nain, comme plus tard à Chardin et à Jean-François Millet, la vérité suffit, avec l'humaine sympathie pour faire un chef-d'œuvre. »

C'est dans le même esprit qu'un siècle après travaille Chardin, le poète des intérieurs et des natures mortes. Lui aussi sait évoquer la poésie du Bénédicité et la poésie de la miche, elles sont exquises ses mères coupant le pain pour leurs enfants. Mais avec lui ce ne sont plus des paysans ou des artisans qui sont dépeints, ce sont plutôt des intérieurs de la petite bourgeoisie parisienne dont Chardin nous dit tout le charme et la simplicité et Chardin, lui aussi, sait chanter, comme les Le Nain, la peine des humbles, lorsqu'il nous montre dans son tableau de l'Ecureuse que nous pouvons précisément admirer au palais des Arts.

Survient David qui veut rompre avec la tradition française et proclame que les peintres modernes doivent s'inspirer uniquement de la statuaire antique. Eh bien ! ce théoricien forcené de la beauté antique doit lui-même revenir à la tradition des Le Nain lorsqu'il nous peint la Maraîchère, femme du peuple d'une farouche beauté, que nous avions déjà vue à l'exposition de Gros et ses amis, et que nous sommes heureux de retrouver au palais des Arts. Et c'est ainsi qu'il n'y a pas d'interruption dans les maillons de la chaîne.

Mais c'est un véritable héritier des Le Nain et de Chardin que nous trouvons dans Millet. Paysan, il a connu, lui aussi, les durs travaux du laboureur et sait lui aussi savourer toute la poésie du soleil dont il chante la gloire.

soleil, père des blés, qui sont pires des races !

Avec Millet, tous les gestes du paysan sont poétisés. Qui ne connaît ses semeurs, ses glaneuses, ses moissonneurs, et à la rétrospective nous trouvons une magnifique page de poésie moins connue Les Bûcheronnes. Millet avait toujours été frappé par « la vue de ces pauvres figures chargées d'un fagot, débouchant d'un petit sentier », pauvres figures dont le crépuscule dévore les formes et qui semblent emporter avec elles le vaste bruissement de la forêt.

C'est encore la peine des hommes que peint Courbet dans la Sieste pendant la saison des foins, dans ses Casseurs de pierres où l'on voit un vieillard ridé, cassé, s'acharnant à son dur labeur, le marteau levé, pendant que derrière lui un enfant fait effort pour transporter une corbeille lourde de pierres. Ce sont les paysans de son pays que Courbet fait figurer dans son célèbre Enterrement à Ornans, avec leur tournure gauche et leurs habits ridicules. Tout le village est là, et aussi le curé et les deux chantres de la paroisse qui ont réclamé leur présence sur la toile. Lorsque celle-ci figura au Salon de 1850, elle fut qualifiée de « sauvage bêtise où se voit le triomphe de la vulgarité et de la bassesse ». Aujourd'hui, l'Enterrement à Ornans est un des joyaux du Musée du Louvre.

C'est encore la peine des hommes que chante Daumier avec son tempérament à la Michel-Ange lorsqu'il nous dépeint les lavandières sur les bords de la Seine, les blanchisseuses et leurs lourds fardeaux, les porteurs d'eau et les porteurs de charbon, tous des humbles qu'il fait vivre avec un âpre accent de sincérité. Et il faudrait rattacher à cette glorieuse lignée Van Gogh et ses mangeurs de pommes de terre, Maximilien Luce et ses travailleurs dont le peintre nous analyse les mouvements rythmiques. Mais je dois m'arrêter.

Le Nain, Chardin, Courbet, Millet tous ces peintres qui nous chantèrent la peine des humbles sont à la vérité des poètes dont l'œuvre nous montre qu'en l'âme humaine dorment des mystères de bonté et de tendance cachées. Edmond Campagnac