Amexica

J'ai un peu oublié le Mexique ces derniers temps mais diverses publications m'y ramènent par la porte odieuse du crime organisé. Je reprends ici uneprésentation issue d'un blog passionnant : Encore du noir.

Le titre de AMEXICA est déjà très beau. J-P Damaggio

 

 Amexica, d’Ed Vulliamy

Publié le 9 janvier 2015 par Yan

« En tant que journaliste, j’ai connu la guerre sur de nombreux champs de bataille, cependant jamais la violence ne m’a paru aussi étrange, aussi pesante, et jamais elle ne m’a inspiré une telle répugnance que sur la frontière. »

Cette frontière, comme le laisse aisément deviner le titre de l’essai d’Ed Vulliamy, c’est celle entre le Mexique et les États-Unis. Celle par laquelle remonte vers le nord la drogue produite en Amérique Latine et descendent vers le sud les armes fabriquées ou importées aux USA. Celle qu’essaient de franchir les clandestins à la recherche d’une vie meilleure et que les Américains traversent aisément pour construire leurs maquiladoras.

Écrit en 2009, paru en France en 2013, Amexica est un livre dont l’actualité est toute relative tant les choses changent rapidement dans un Mexique en état de guerre permanente ; entre cartels bien entendu, mais aussi entre l’État et les cartels et, d’une certaine manière, au sein même de l’État. Mais si donc l’essai de Vulliamy est parfois dépassé, il n’est pas pour autant périmé. En sautant d’un point à l’autre de la frontière qu’il suit de Tijuana jusqu’au golfe du Mexique, le journaliste britannique ne se contente pas en effet de dresser un simple état des lieux de la situation à un moment donné, mais prend le temps de replacer chaque situation dans un contexte social et historique clair et de rappeler les forces qui s’affrontent en chaque point.

Il ressort de cela un portrait global de la situation en même temps que la mise en exergue des particularités de chaque lieu. Car de Tijuana à Matamoros en passant par Agua Prieta, Ciudad Juárez ou Nuevo Laredo, Ed Vulliamy aborde des thématiques différentes – le flux migratoire vers le nord et la politique des États-Unis en la matière, les maquiladoras, le fémicide, le transport routier, la religion et la création d’une folklore lié à la mort impulsée par les narcos ou, bien entendu, les luttes intestines des cartels et la duplicité des politiques étatiques, fédérales et locales en matière de lutte contre le crime organisé.

Bien sûr, ça n’est pas pour ses qualités littéraires que l’on lit un essai. On se réjouira cependant de ce que l’auteur, lorsqu’il ne se laisse pas aller à la tentation, généralement en début de chapitre, de quelques envolées lyriques, réussit à pousser assez loin son analyse sans devenir hermétique. Aussi est-ce non seulement avec curiosité mais aussi avec un simple plaisir de lecteur que l’on se laisse entraîner dans ce récit extrêmement bien renseigné – Vulliamy a passé à maintes reprises des mois et des mois au Mexique et a su se créer un réseau très solide d’informateurs et de personnes prêtes à témoigner – et qui cherche moins à simplifier l’information pour la rendre plus accessible qu’à montrer toute la complexité des relations qui se nouent sur cette frontière.

Avec, toujours en toile de fond, la question qui taraude tout le monde à l’exception – on s’en doutait un peu – des États mexicain et américain : pourquoi donc personne ne se décide-t-il à suivre la trace de l’argent, puisque c’est lui qui est à la fois le but et le moyen de l’installation de cette violence extrême ? Et puis aussi cette analyse, par la bouche de ceux qui témoignent, de la façon dont les cartels, pour mieux assoir leur puissance ont su profiter des accords de l’ALENA et de l’implantation des maquiladoras, sautant sur l’occasion de ce bouleversement sociétal pour mieux resserrer leur emprise sur une société qu’ils participent à changer pour le pire.

Paru plutôt discrètement en France, Amexica mérite d’être lu par tous ceux qui s’intéressent à la question des cartels mais aussi, plus généralement à la complexité des rapports nord-sud.

Ed Vulliamy, Amexica (Amexica, War Along the Border Line, 2010), Albin Michel, 2013. Traduit par Guillaume Marlière.