1009956-Auguste_Renoir_la_Lecture

Voici un nouvel article de Campagnac. JPD

Le Matin 29-10-1933

AUGUSTE RENOIR

Dans l'émerveillement de cette exposition de l'Orangerie, consacrée à l'œuvre d'Auguste Renoir, qui fermera ses portes dans quelques jours, nous pouvons mesurer toute la modestie de ce peintre, qui déclarait à ses amis : "J'espère que j'aurai une place dans cette école française qui est si gentille, si claire et de si bonne compagnie. »

Quelle fut la personnalité de cet artiste, dont les mains ankylosées continuaient encore à peindre à la veille de sa mort ? Quelle fut sa technique ? Questions auxquelles il est difficile de répondre, si l'on en croit ses historiens et amis, Ambroise Vollard et le peintre Albert André. La vie de Renoir ne se raconte pas. Il est inutile d'exposer des théories pour faire comprendre son œuvre; telles sont les conclusions de ses deux historiographes. Interroger Renoir sur sa technique, c'est provoquer le rire, c'est provoquer l'esprit montmartrois. Jamais il ne s'est embarrassé de savoir ce qu'un peintre a le droit ou non de représenter.

Il se méfiait des théories : « On croit en savoir long, quand on a appris des scientifiques que ce sont des oppositions de jaune et de bleu qui provoquent des ombres violettes, mais quand vous savez cela, vous ignorez tout. Il y a dans la peinture quelque chose de plus qui ne s'explique pas, qui est l'essentiel. Vous arrivez devant la nature avec des théories, la nature flanque tout par terre. » Il disait également « Les théories ne font pas faire un bon tableau, elles ne servent le plus souvent qu'à masquer l'insuffisance des moyens d'expression. »

Toujours railleur, il ajoute : « Ecoutez, je vais vous confier mon secret, ne le racontez à personne. Oui, je vais vous dire où j'ai trouvé le secret de la peinture, c'est dans un bureau de tabac. » Un jour que j'achetais des cigares en pensant à cette sacrée peinture et que la buraliste me tendait deux boites me demandant : Colorado ? Claro ?

"Colorado Claro me dis-je, mais c'est la peinture, je la tiens. Et j'emportais les deux boites. »

Elle est des plus curieuses la conversation entre Renoir et Ambroise Vollard au sujet des théories impressionnistes. Si Renoir n'est pas le père de l'impressionisme, il est du moins son parrain, ce mot d'impressionnisme étant sorti d'une déclaration de Renoir sur la nécessité pour le peintre de traduire ses impressions. Et, pourtant, lorsque Ambroise Vollard parle à Renoir du travail en plein air, Renoir sourit et lui déclare que Corot avait mille fois raison de transporter ses esquisses à l'atelier pour les mettre au point. Même raillerie sur la technique, sur la juxtaposition des tons, que pourtant Delacroix avait préconisée. Renoir vante cet art des demi-pâtes et des glacis que les Vénitiens, Rubens et Fragonard lui ont enseigné.

Lui, fait chanter la couleur en préparant des masses dans le ton et des passages dans les gris tout proche en cela de Rubens, il s'amuse à "ouater d'insensibles passages entre les plans" à faire valoir l'éclat des teintes, grâce aux neutres qui les relient. C'est tout le contraire de la technique de Monet.

Après avoir raillé la technique impressionniste, Renoir en vient même à nier les nécessités matérielles. Un jour où Ambroise Vollard suivait, songeur, la pauvre main rhumatisante du grand peintre, toujours jeune et enthousiaste, Renoir lui déclara : «Vous voyez bien, Vollard, que l'on n'a pas besoin de mains pour peintre. »

Mais tout cela n'est que façade. La raillerie de Renoir n'est pas plus sincère que les affirmations de Baudelaire sur l'inutilité des grammaires et des lexiques et sur la beauté de la pensée qui sort du cerveau du poète sans effort comme une apparition radieuse. A vrai dire, toute cette raillerie traduit un esprit inquiet dont la volonté vers le beau s'est constamment tendue en un incessant effort. Renoir concentre toutes ses forces en recherches techniques. Par tempérament il adore la couleur. Delacroix est un de ses maîtres. Mais ne pouvant se désintéresser de rien de ce qui est beau, il élève aussi un autel à Jean-Dominique Ingres.

Le caractère sensuel de l'œuvre de Ingres l'attire ; son dessin si pur et si net le charme. Un voyage en Italie, en 1880, survenant après cette attirance vers la pureté ingresque, l'étude des chefs-d'œuvre de Pompéi, le confirment dans cette tendance nouvelle. Mais bientôt le charme féminin fait de plus en plus, de Renoir, le peintre des beaux nus et désormais la formule d'Ingres dans sa rigidité ne pouvait le satisfaire.

Le nu, en exerçant son emprise, imposait à un tempérament comme le sien une étude chaque jour plus serrée des volumes, et c'est un véritable drame qui se forme dans le cerveau de cet artiste, ainsi que l'écrit excellemment Georges Grappe : « Tour à tour, ou tout à la fois, le dessinateur ou, pour mieux dire, le plasticien, se retrouvait aux prises avec le coloriste et ces deux frères ennemis se livraient en Renoir une lutte impitoyable. »

Que nous sommes loin de cette belle sérénité, qui semble régner dans ces beaux corps de femme se jouant dans la lumière que nous peignirent les pauvres mains du peintre de Cagnes ! Edmond Campagnac