france aux français

Le FN ne s’appelle pas «national» pour voler sa notoriété au premier «Front national» issu de la Résistance mais parce que la France est depuis toujours son cœur de programme. En cela il n’est pas original car tous les hommes politiques ont plus que jamais le mot «France» à la bouche, souvent pour mieux couvrir leur soumission aux forces économiques dominantes qui, comme au temps de la Révolution, constituent une noblesse sans patrie.

Sauf que le FN ajoute une petite musique qui renforce son discours : «la France aux Français» ou mieux : «Les Français d’abord». Son discours est renforcé par l’hypocrisie de la classe dominante qui vend la France aux plus offrants d’où que vienne l’acheteur.

Ce discours de la «France aux Français» n’a rien d’original. Un livre de 1892 écrit par Edmond Marchand et publié par Albert Savine Editeur s’intitule La France aux Français et se termine ainsi : « Nous adjurons les Français de rester fidèles à leur bonne et vieille race française, de conserver le Génie de la France. Que les étrangers demandent des emplois à leurs patries respectives. Nous, nous voulons la France aux Français ! »

Ce discours a été sans effet sur l’histoire elle-même, puisque depuis 1892 la France a connu de très nombreuses vagues d’immigration et est donc devenue plus que jamais… la France. Des naïfs peuvent même s’étonner qu’en 1892 la crainte de l’étranger ait été aussi forte ! L’époque usa une fois de plus Darwin à mauvais escient. Le racisme a cette particularité de pouvoir se répéter à l’identique tout en s’adaptant parfaitement à l’actualité. On pourrait en déduire qu’ainsi l’antiracisme a une tâche facile sauf que l’actualité l’oblige toujours à se reconstruire ! Mais revenons au sujet, le Front national.

Sa référence à la France est nationaliste et le FN lui-même peut le reconnaître ; or le nationalisme est à la France ce que l’impérialisme est aux nations : une machine de guerre. J’ai cent fois pris pour référence le livre d’Henri Lefebvre, le nationalisme contre les nations, qui rappelle dans le contexte de 1937 ce phénomène majeur : les démocrates n’ont en aucun cas le droit d’abandonner les nations aux nationalistes !

Parfois je m’étonne de croiser des adeptes, pour des raisons économiques, des «circuits courts», qui se moquent totalement des nations, au nom de l’Europe par exemple, ou qui condamnent le protectionnisme au nom des mérites de l’échange !

Une nation existe par son mouvement mais les défenseurs des nations sont piégés par les nationalistes. Dans les deux cas il y a référence à l’histoire : dans l’un pour mieux parcourir le chemin à inventer, et dans l’autre pour poursuivre un destin tout tracé !

Le problème des défenseurs des nations tient au fait qu’ils n’ont pas de nom. On ne nomme pas un corps en bonne santé puis quand vient la maladie, c’est le nationalisme si je m’en tiens à une métaphore médicale.

Dans la France d’aujourd’hui, ils sont si nombreux à vouloir jeter la nation avec l’eau sale du bain que les nationalistes peuvent construire des nurseries pour récupérer les bébés ! Je pense aux courants écolos pour qui la nation c’est «vieux jeu» or depuis vingt ans le nombre de pays ne cesse d’augmenter et particulièrement en Europe, terre de quelques nations de référence. Avec une confusion : les nations ethniques sont «vieux jeu» puisqu’il s’agit en fait de féodalités !

Du côté de la droite, où le nationalisme était pendant si longtemps à fleur de peau, il est de bon ton aussi de jeter la nation avec l’eau sale du bain mais sous la pression des «multinationales». N’est-il pas étrange ce nom de multinationale pour des adeptes de paradis fiscaux !

La raison d’être de l’Europe vise à empêcher la guerre entre pays, un choix salutaire, mais la guerre entre pays n’a toujours été qu’une face de la guerre des classes, guerre que l’Europe ainsi conçue ne fait qu’exacerber au sein des pays !

Economiquement, les petites entreprises seraient du côté des «nations» et les grandes du côté de la globalisation. Je connais une PME qui a beaucoup vendue en Australie, Autriche, Italie etc. mais qui a eu à affronter une plus grosse, appuyée par des avocats assassins à des tarifs prohibitifs pour la PME, qui, par chance, a eu un coup de main des forces politiques. La question des nations ou des entreprises n’est pas une question de taille mais bien une question politique.

Le FN prospère dans ce contexte car en face les défenseurs de la nation ne savent plus comment réagir.

Je pense à un homme que j’ai eu l’occasion d’apprécier directement pour l’avoir invité à Montauban : Anicet Le Pors. Grand commis de l’Etat, il savait parfaitement se placer du côté de la promotion de la nation et pour cette raison, en 1993, il décida de quitter le PCF pour rejoindre le combat de Jean-Pierre Chevènement aux Européennes de 1994. Ce fut l’échec électoral, preuve que les élections ont des conséquences globales. Et Chevènement répètera son échec jusqu’à se ranger à nouveau sous l’étoile du PS ! Je viens de relire son livre de l'époque, Pendant la mue le serpent est aveugle, chronique d’une différence, où Anicet Le Pors fait le bilan de son parcours de communiste de 1984 à 1993 et où il constate que l’effondrement du communisme entrainant l’effondrement de la social-démocratie impose l’esquisse d’un nouveau projet humaniste. Au-delà de ce livre, avec quelques amis, il a donné vie à ce projet dans une revue au beau titre : Démocratie. Puis il s’est rangé à nouveau sous l’étoile d’un PCF soi-disant rénové. Pourquoi de tels échecs dramatiques ?

Car Anicet Le Pors pointe de manière anecdotique (p. 224-225), l’installation dans le paysage politique du Front national ! Or la période étudiée, de 1984 à 1993 se prêtait parfaitement à une étude approfondie et en particulier celle du rapport entre PCF et FN ! Si les opposants à la nation savent se faire adversaires déterminés du nationalisme, les défenseurs de la même nation ne savent comment attaquer le nationalisme. Anicet Le Pors me dirait que je suis injuste avec lui qui, par exemple sur le thème des immigrés, a clairement dénoncé une phase anti-immigrés de son parti.

Mais le FN c’était quoi à ce moment là ? Un épiphénomène auquel il n’était pas utile de donner de l’importance en s’attardant à quelques analyses saugrenues ? Il note sur l’Europe, l’évocation de quelques passes d’armes entre Philippe Herzog et Georges Marchais qui, vu l’évolution de l’économiste en chef du PCF donneront raison à Marchais ! Mais quelle Europe pour une France devenant toujours plus la France ? Europe des nations contre Europe fédérale ? L’Europe et la France se sont construites simultanément donc il ne peut y avoir, l’une d’un côté et l’autre de l’autre. L’Europe des nations ne peut pas être un objectif : c’est un fait ! Ce qui laisse entière la question du projet qui suppose non pas de s’en tenir à la nation, mais beaucoup plus aux mutations du politique. Où en sommes-nous des souverainetés communales, départementales, nationales et globales ? La force de frappe électorale du FN nous met au pied du mur : portons une France nouvelle contre celle du nationalisme.

Et cette question de la nation en recoupe d’autres.

Le FN combat l’islamisme mais ce n’est pas l’islamisme.

Le FN combat pour la laïcité mais ce n’est pas la laïcité.

Le FN combat pour la France mais ce n’est pas la France.

L’essentiel n’est pas ce que cache le FN à des électeurs trompés mais au contraire ce que démontre le FN à des électeurs conscients. J-P Damaggio

Pour qui veut lire quelques pages du livre de 1892 cliquez ici. LA_FRANCE_AUX_FRAN_AIS