En son style si particulier voici un nouveau texte de l'écrivain, de Beaurepaire Froment. J-P Damaggio

 Mercredi 27 septembre 1911 Le Midi socialiste

LA TOUNO DE SAN RAMOUN

Si Le coteau de Montauriol, au bas duquel est bâtie la ville de Moissac, est dit communément du Calvaire, à cause de la croix et de la statue colossale, en pierre, de la Vierge qui s'érigent à son sommet. Ce monument fut élevé en 1859, à la suite d'une mission, et pour remembrer qu'en 1628 les Moissagais attribuèrent la délivrance de la ville de la peste à l'intercession de la Vierge Marie. Chaque armée, la veille du 15 août, au soir, on se rend traditionnellement en procession au Calvaire, en commémoration de cette faveur céleste. Lorsqu'on arrive au sommet du coteau, déjà la nuit tombe; le moment est illuminé, et quand on est rendu auprès, on chante le Magnificat : c'est d'un effet émouvant que l'alternance des voix puissantes des chantres et des voix pures des jeunes filles qui descendent sur la ville, dans le calme du soir.

De jour, voici le paysage dont on jouit du Calvaire. Du pied du monument, on aperçoit s'allonger Moissac entre le coteau et le Tarn. Mais la vue du Calvaire ne se borne pas là; elle est autrement belle et large, et en même temps qu'un des plus beaux, c'est un des plus vastes coups d'œil du monde. Une particularité contribue à en augmenter l'effet; en échelant, la vue ne se développe pas peu à peu comme dans les autres ascensions, elle est masquée par le couvent et le mur de l'endos des Carmélites, qui occupent le coteau presque jusqu'à son sommet.

Ores qu'on a fini de longer la muraille, brusquement un espace énorme surgit, et s'élargissent à vos yeux les plaines des vallées du Tarn et de la Garonne se déroulant immensément sous le ciel bleu, feuillues, d'une fertilité merveilleuse, semées de villes, de villages, de maisons, de bordes, avec des clochers qui dominent. Le regard, flottant sur les vallées que forment au second plan les collines de Gascogne, va heurter, à deux cents kilomètres, la chaine prodigieuse des crêtes blanches des Pyrénées qui, de l'Atlantique à la Méditerranée, dentellent l'azur du Sud en apparition fabuleuse. Et entre le promontoire gascon de Cordes-Tolosane et le Promontoire languedocien de Corbarieu, par une vaste coupée de trente kilomètres, c'est le large de la plaine, comme la haute mer, l'horizon s'ouvre sans bornes, à l'infini.

Les collines du Caorsin viennent finir au bord des plaines du Tarn et de la Garonne, elles dessinent harmonieusement un grand arc de cercle, formé curieusement par une succession de promontoires. La terre des coteaux du bas-Caorsin est de teinte dorée, onde la plaine on voit cette corne d'or, plus vraiment digne de ce nom et plus étendue que celle de Stamboul, -ce cintre de collines d'or guilloché de vert par les vignes.

C'est sur les coteaux du Caorsis que croissent ces incomparables chasselas dits de Montauban, sur les grappes desquelles les rayons du soleil occitan ont quitté de leur lumière, une véritable patine soleilleuse comme sur les marbre grecs. Les clamés chasselas de Fontainebleau proviennent du Caorsin; ils furent mandés à François 1er  par le sénéchal de Genoulliac ; malgré leur réputation, ils sont dégénérés et ne pairent pas nos chasselas.

En ce moment on fait les vendanges de raisin noir, mais la cueillette des chasselas dorés se prolongera jusqu'à la fin octobre. Puisque nous sommes en pleine période de vendanges, je vous veux conter la légende de la tonne de Saint Raymond.

Saint Raymond était abbé de Moissac, dans la première moitié du XIIIe siècle. Une année, la vendange s'annonçait magnifique; en ce temps, on était loin d'être obligé de soigner la vigne comme huy ; les vignobles étaient façonnés de centenaires souches énormes et noueuses ainsi que des hydres, on n'en prenait cure, et cependant à chaque souche on emplissait un grand panier de vendanges. Un épouvantable orage de grêle anéantit la récolte et sema le déconfort dans le pays. Au moustier de Moissac, les moines se demandaient, inquiets, comment ils feraient sous peu pour dire la messe.

Un pauvre paysan apporta au couvent la dime de ce qui lui restait des quelques débris épargnés par la tempête, deux raisins. et encore dont les grains étaient abimés par les grêlons. Les moines cuidèrent que c'était céans ressource dérisoire. Mais saint Raymond recommanda de jeter quand même ces deux uniques raisins dans l'énorme cuve de pierre de l'abbaye, qui servait à fouler la vendange.

Et voici que, lorsqu'on revertit au célier, la tonne débordait de l'écume d'un vin fritant, de couleur superbe et d'un goût exquis, et sur les bords de la cuve deux colombes célestes buvaient. On cria au miracle; c'était un grand miracle en effet, et de toute l'année les moines, de Moissac ne faillirent pas de vin; la tonne avait l'apparoir d'être inépuisable. C'est depuis qu'à Moissac et dans le pays quand on veut indiquer un produit abondant, qui semble sans fin, on dit : Tan bal la touno de San Ramoun !

L'abbé Raymond fut honoré comme un saint et son tombeau dans la chapelle de l'abbaye devint l'objet de la vénération des Moissagais. Le jour de la fête du saint, après complies, on faisait brûler devant le tombeau vingt cierges du prix de douze deniers caorsins.

Le sarcophage de marbre, orné de sculptures, date de l'époque mérovingienne; il est par conséquent beaucoup plus ancien que saint Raymond et servit à une sépulture antérieure; on en délogea sans vergogne l'homme mort primitif. Outre la vigne symbolique, qui n'a nul rapport avec le miracle de saint Raymond, car c'est une des images fréquentes des paraboles évangéliques reproduites dans l'iconographie chrétienne, on y voit deux colombes buvant au bord d'un vase. Il ne faut pas davantage prendre cela pour une remembranse des colombes qui buvaient à la tonne de saint Raymond; cette ornementation se retrouve sur d'autres tombeaux chrétiens.

Mais rien n'empêche de penser que ce tombeau fut précisément choisi par les moines pour sépulturer le corps de saint Raymond, parce que ses ornements se trouvaient être des figures que l'on pouvait interpréter autrement que dans le sens primitif évangélique, au réel pour rappeler le miracle populaire de saint Raymond.

Antan, le bon peuple moissagais avait une dévotion particulière de saint Raymond. On grattait même le marbre du sarcophage pour avaler la poussière obtenue dans un peu de vinaigre; ce breuvage avait la vertu de guérir les maux de tête. La face postérieure du tombeau de saint Raymond, qui ne porte pas d'ornements, se trouve rayée d'innombrables traits, traces demeurées visibles de l'antique croyance des Moissagais.

Sous la Révolution, le tombeau de saint Raymond fut enlevé de l'église de Saint-Pierre ; il échoua dans un jardin potager, et pendant plus de quarante ans les jardiniers s'en servirent comme auge pour y laver ingénument leurs salades, leurs radis et leurs carottes. Malgré cette longue usance, au bout de laquelle on le réintégra en son domicile primitif, le tombeau de saint Raymond n'est pas trop détérioré, et il est une des curiosités à voir dans l'église de Saint-Pierre de Moissac-en-Caorsin.

DE BEAUREPAIRE-FROMENT