Henri Alleg connu pour son livre La Question répond ici aux questions du journaliste algérien Arezki Metref suite aux déclarations du général Aussaresses reconnaissant qu’il y avait eu de la torture en Algérie. J-P Damaggio

 Quelle est votre réaction aux aveux du général Aussaresses ?

Henri Alleg : C'est une victoire pour les amis qui, pendant tant d'années, se sont battus pour qu'on connaisse le vrai visage de la guerre d'Algérie. Nous sommes heureux qu'on puisse en parler. Le scandale qui a tout déclenché peut aider à cela. Cette porte qui est ouverte, il ne faut pas la laisser se refermer. Il faut donner des suites politiques et judiciaires à cette affaire.

Dans quelles circonstances avez-vous été arrêté le 12 juin 1957 ?

À cette époque, j'étais recherché par la police à la fois comme directeur du journal Alger républicain, interdit depuis 1955, et comme un des responsables du parti communiste algérien. Il était nécessaire que je voie Maurice Audin pour l'avertir de l'arrestation de gens très proches de lui. Ne le trouvant pas au téléphone, j'ai pris le risque d'aller chez lui. Je suis tombé dans une souricière.

Que s'est-il passé par la suite ?

On m'a emmené dans un immeuble en construction, boulevard Clemenceau à El-Biar, que j'ai reconnu dans la description que fait Aussaresses de l'endroit où Ali Boumendjel a été précipité du haut de la terrasse. Les interrogatoires ont commencé, d'abord sur un ton poli. Puis, devant mon refus de parler, on m'a fait mettre à genoux. Les tortionnaires me frappaient. L'un d'eux, qui s'appelait Charbonnier, a fait venir Maurice Audin. On m'avait enlevé mes lunettes mais, au-dessus de moi, j'ai vu un visage blême, très éprouvé lui-même. Maurice m'a dit : «C'est dur, Henri.» J'ai su qu'il avait été torturé. Les parachutistes l'ont emporté. C'est la dernière fois que je le voyais. Je ne peux pas dire « c'est la dernière fois que je le voyais vivant », puisqu'on prétend qu'il a disparu et qu'on n'a jamais retrouvé son corps. Après quoi, les tortures, que j'ai décrites dans la Question, ont commencé.

Combien de temps êtes-vous resté ?

Je suis resté un mois. J'ai entendu, un soir, du remue-ménage dans les couloirs. Charbonnier est venu me dire de me préparer, comme il l'a dit au docteur Hadjadj et à Maurice Audin. J'ai entendu une Jeep démarrer et une rafale de mitraillette un peu plus loin dans la nuit. J'ai pensé que quelque chose était arrivé à Audin.

Ma femme, qui avait été arrêtée et menacée de torture, a été laissée libre quelques jours à Alger, pendant lesquels elle a agité tout ce qu'elle a pu d'opinion, de personnalités qui arrivaient de France, plus ou moins disposées à agir. Elle a été expulsée vers Paris. Elle avait fait ses premières démarches avec Josette Audin, à qui on a annoncé que son mari s'était évadé. On a compris que Maurice Audin avait été abattu. À Alger, quand on disait que quelqu'un s'était évadé, on comprenait tout de suite ce que cela voulait dire. Audin disparu, il y eut immédiatement à Paris une grande campagne, avec l'appui de ma femme. À Alger, le bruit avait déjà couru que j'étais mort.

Vous étiez interné dans un camp ?

Le camp, c'était une autre hypocrisie. Il y avait plusieurs sortes de camps. Les plus durs, c'étaient ceux des PAM (Pris les armes à la main). Le camp de Lodi, près de Médéa, où j'ai été envoyé, était moins sévère. Il servait à faire venir des délégations des organisations des Droits de l'homme, qui assuraient avoir vu les internés jouer au ping-pong. Ce n'était pas faux. Mais ce qu'ils ne disaient pas, c'est qu'on gardait dans ces camps des gens que les parachutistes ou la police pouvaient reprendre quand ils voulaient pour les torturer. Pendant le mois que j'ai passé à Lodi, j'ai vu des internés repris pour repasser à la torture. Certes la situation était meilleure que dans d'autres camps, du point de vue psychologique, mais c'était extrêmement angoissant de savoir qu'on pouvait être repris à tout moment. Les gens qui étaient là se trouvaient comme des poissons dans ces aquariums qui existent dans certains restaurants, où le client désigne ce qu'il veut manger.

Quand je suis arrivé là, j'ai pensé que la meilleure façon de me protéger et de protéger les autres, c'était de faire le maximum de bruit. J'ai écrit alors une plainte au procureur de la République à Alger, où je dénonçais nommément les tortionnaires. J'ai fait faire quatre ou cinq exemplaires de cette lettre, sortis clandestinement grâce aux femmes d'internés. Un seul exemplaire est arrivé en France. L'Humanité et Libération l'ont publié. Ils ont été saisis. Mais cela a quand même fait grand bruit. Dès que je l'ai su, j'ai envoyé la lettre au procureur. Immédiatement, et sans doute sur ordre du gouvernement, ils ont décidé de m'inculper, ce que demandaient les avocats et mes amis. A cette époque, quand on arrivait en prison, on poussait un grand soupir de soulagement, car cela voulait dire que l'on était vivant et non entre les pattes des tortionnaires.

Après le camp, vous avez été envoyé à la prison de Barberousse à Alger. Que s'est-il passé alors ?

Mon avocat, qui était aussi mon ami et un membre du parti communiste français, maître Léo Matarasso, m'a convaincu d'écrire ce que je lui racontais. Il m'a dit que, journaliste, je pouvais écrire, ce qui n'était pas forcément le cas des autres. Avec la complicité de mes camarades, on a commencé à chercher comment déjouer la surveillance des gardiens. J'ai noirci ainsi des pages d'écolier. On avait soi-disant le droit d'écrire à son avocat pour son affaire. Je commençais toujours par quelques lignes bidon, pour le cas où mes papiers tomberaient entre les mains de l'administration. Je ne pouvais écrire tout d'un coup, ni garder le double de ce que j'avais expédié. J'écrivais quatre pages, jamais plus, et j'attendais la possibilité de les faire sortir. Les billets étaient écrits très petits et réduits en boule. On pouvait les cacher dans son slip. Les visites de l'avocat avaient lieu en présence d'un gardien. Mais il y avait toujours un moment où on pouvait passer les papiers à l'avocat.

Les papiers sont arrivés à Paris. Le PCF voulait les publier dans l'une de ses maisons ou en faire une brochure. C'est Léo Matarasso qui a eu l'idée de donner ces textes à une autre maison d'édition. Jérôme Lindon, des éditions de Minuit, qui n'étaient pas encore à lui mais où il travaillait, avait édité des récits clandestins durant l'occupation, et il a accepté la Question. Le livre a été immédiatement saisi. Jérôme Lindon avait pris ses dispositions pour soustraire une partie du tirage à la saisie. Des milliers d'exemplaires ont circulé sous le manteau créant une grosse émotion.

PROPOS RECUEILLIS PAR AREZKI METREF

 JEUDI 17 MAI 2001. Politis, 31