patrick tort

Voici une chronique de Pierre Juquin dans Le Monde où il dessine une critique du PCF à l’occasion de la parution de deux livres. Un langage codé pour quelques-uns, plus qu’un texte clair et précis.

Dans ses mémoires Juquin mentionne seulement la rencontre autour du journal M (P. 562) : "Le 20 novembre 1986 je participe à un débat passionnant, autgour de la nouvelle revue M (comme marxisme et mouvement)) : le vieux philoosphe rebele etoriginal Henri Lefebvre, qui a connu les surréalistes, Zragan, Garaudy et Sartre, y intervient avec ses collègues Patrick Tort, spéiclaiste reconnu du darwinisme, et Goerges Labica, qui a été proche de Louis Althusser. Participe aussi un penseur trotskiste, Ernest Mandel, dont je dirai un mot plus après."

J-P Damaggio

 

Le Monde, Samedi 15 novembre 1986 Politique

 POINT DE VUE

Etre marxiste aujourd'hui

 Le Parti communiste français réunit son comité central, le lundi 17 et le mardi 18 novembre, à Paris. Mme Madeleine Vincent, membre du bureau politique, responsable des collectivités locales et des élections, présentera un rapport d'ouverture de cette session dont le thème est : Crise de société, crise des collectivités territoriales et rôle des élus communistes. Le « rénovateur » Pierre Juquin, membre du comité central, chargé de l'action pour la paix et le désarmement, donne ici son appréciation de l'état actuel du PCF.

par Pierre Juquin

LES partis communistes ont trop souvent identifié le pouvoir au savoir. Ma seule légitimité pour parler du livre d'Henri Lefebvre et Patrick Tort, c'est l'intérêt général de leur démarche (1). Mon propos n'est pas de présenter leur ouvrage, mais d'exposer les réflexions qu'a suscitées chez moi l'invitation au débat, lancée conjointement par l'un des plus anciens et l'un des plus jeunes philosophes communistes.

Les modèles en usage sont inopérants. La droite «néolibérale» n'est forte, pour l'essentiel, que de la faiblesse des réponses de la gauche. Celle-ci ne sait pas vraiment ce qu'elle veut, où elle va. En France, côté PS, une gestion de capitalisme; côté PCF, des contre-propositions défensives, superficielles, assez souvent irréalistes. A ce jeu, parce que la crise est crise des fondements, la gauche française est perdante, et pour longtemps.

Dans cette situation qui exige un gigantesque effort de pensée, sur quoi se fondent ceux qui ont décrété que nous pouvons nous passer du marxisme ? Qu'on me montre une seule idée révolutionnaire produite par l'éclectisme ! Quel plaisir c'est de retrouver Marx, qu'on a vu si souvent glacé dans les mythes qui l'emprisonnent, avec Lefebvre, Tort — et d'autres chercheurs, en d'autres lieux, — dans la fraîcheur de ses audaces et de ses doutes, rayonnant, fortifiant ! Même si l'on est loin d'être toujours d'accord avec ces auteurs... On voudrait entendre beaucoup d'autres voix (2).

Des partis communistes jurent encore par Marx comme on jurait au Moyen Age par Aristote. L'arbre marxiste (mais est-ce bien lui ?) a pu porter d'affreux fruits. Cela nous invite à passer au crible la théorie et les rapports de celle-ci avec sa mise en œuvre.

Lefebvre publie, sur Lukacs, un inédit vieux de trente ans. Cela fait plusieurs décennies que dure la crise du marxisme, et s'il est une idée marxiste que la faiblesse politique persistante du PCF vérifie, c'est bien celle-ci : pas de politique révolutionnaire sans théorie révolutionnaire.

Le PCF se trouve devant des échéances. Il importe de développer un combat efficace, sans la moindre concession, contre la droite. Le recours à des expédients euphorisants comme l'annonce d'« un retour du balancier dans le bon sens » ou l'affirmation d'un « glissement à droite de la société » peut-il aider à la mobilisation nécessaire ? Nous sommes très nombreux, au-delà de nos différences, à ne pas accepter ce discrédit que la direction du PCF semble tellement avoir à cœur de mériter en utilisant de pareils alibis. Quoi qu'on pense des institutions, l'élection présidentielle sera un moment politique important : il est nécessaire que tout le Parti communiste, je veux dire non une simple conférence désignée par les instances départementales en place, mais tous les adhérents, toutes les cellules, puissent débattre en temps utile du projet du candidat, de la tactique aux deux tours. Le vingt-sixième congrès devra avoir lieu avant la fin de 1988 ; une chance de renouveau et de remontée ayant été perdue en 1985, ce sera peut-être, et pour longtemps, la dernière occasion : il faut la préparer en ouvrant un débat contradictoire et transparent de tous les communistes.

La machine tourne à vide

La crise qui atteint le PCF est à la fois crise de la pensée et crise du comportement. Le retard de ce parti provient d'un double éloignement par rapport au mouvement réel de la société et par rapport aux fondements du communisme. L'identité communiste a régressé, c'est vrai. Parce que s'enfoncer dans l'isolement, c'est perdre le sens de soi-même. Parce qu'un parti révolutionnaire sans vraie réflexion théorique ou utopie concrète joue à colin-maillard avec l'histoire. La machine tourne à vide, avec tous les risques de dérapages et de virages que nous constatons depuis des années.

C'est une immense matière à travail théorique que la crise de la société propose. Nous ne serons pas trop nombreux pour saisir dans le réel la négativité au travail, c'est-à-dire les tendances sur lesquelles un projet et une stratégie politique cohérente doivent se fonder. Cette recherche suppose un changement de conception et de fonctionnement du parti révolutionnaire, une régulation nouvelle, non autoritaire, non ouvriériste, de ses rapports avec la société, avec la culture. Notre manque à muer ne peut que nous détruire.

Pour une gauche majoritaire

A mon avis, rien n'est perdu. Des livres comme celui dont je parle ne proviennent pas de la méditation de rêveurs éloignés des luttes, «derrière leur bureau ». Ce qu'ils expriment de façon autonome, sur leur propre mode, c'est la continuité, la vivacité du courant révolutionnaire en France. Ce courant n'est pas tout le PCF, hélas ! Et il n'est pas tout entier au PCF. Mais la fête de l'Humanité a confirmé la persistance autour du PCF d'une mémoire et d'une espérance. Un patrimoine, un potentiel, que je retrouve, vivants, dans l'enquête de Michel Cardoze parmi les militants ouvriers qui veulent que « ça change » (3). C'est encore dans ce parti que peut réfléchir et agir, avec une chance réelle de réussite, les forces principales qui composent, ou peuvent composer, le courant révolutionnaire aujourd'hui. A condition que le PCF devienne un autre parti communiste : celui du socialisme autogestionnaire. Cette transformation ne peut provenir que d'une intervention rapide et énergique du plus grand nombre des communistes.

Ceux qui conçoivent une gauche majoritaire réduite au PS entouré de mini-satellites, sont sans doute dans la vérité de leur désir. Mais en France, pour toute une période pensable, ils sont hors du possible. Ou bien la gauche comprendra une forte organisation révolutionnaire indépendante, ou bien elle ne deviendra pas majoritaire en étant la gauche. Car une majorité arithmétique, politicienne, n'a pas en soi d'intérêt. Sans l'apport réel d'un parti communiste, une coalition étiquetée à gauche ne résoudra pas de problèmes de fond — on vient de le vivre pendant plusieurs années. Rompre avec cette réalité entraînerait la désaffection d'une partie du peuple ; c'est le mouvement inquiétant qui a commencé avec le déclin du PCF. Parce que la gauche ne peut débloquer sa situation que par le fondamental, elle ne pourra se construire si le Parti communiste n'est plus qu'une petite couleur complémentaire dans l'arc-en-ciel du pluralisme politique.

Une gauche authentique majoritaire, voilà la perspective. Si nous ne parvenions pas à la construire sur des bases nouvelles, dans un mouvement populaire uni, que de gâchis, que de dangers, que d'espaces laissés au capitalisme ! Nous sommes nombreux, nous autres progressistes, à en avoir assez d'être perdants et à penser que le temps presse.

(I) Henri Lefebvre, Patrick Tort, Lukacs 1955, Etre marxiste aujourd'hui, Aubier.

(2)On en entendra quelques-unes dans un débat organisé par la revue M, le 20 novembre, à Paris.

(3)Michel Cardoze, Nouveau voyage à l'intérieur du Parti communiste, Fayard.