escarpit

Humanité 3 juin 1986

Présentation :  Robert Escarpit : gascon de naissance (en 1918 à Saint-Macaire en Gironde). De 1947à 1949 il est attaché culturel de l'ambassade de France au Mexique. Il est ensuite professeur de l'université de Bordeaux III, où en 1967 il crée et dirige l'IUT des carrières de l'informatique. Durant vingt huit ans il livre son billet quotidien « Au jour le jour », au « Monde ». Il est l'auteur de plus de cinquante romans et essais. : «le Littératron », «Peinture fraîche » (Prix de l'Humour 1958), « Honorius Papes, «Appelez-moi Théréze » et la trilogie des « Voyages d'Hagembat ».

 

LES fanatiques du ballon rond et du ballon ovale ne savent pas toujours quelles luttes idéologiques ont été à la l'origine de leur passion sportive. Si le rugby paraît, de nos jours, dans le Midi de la France tout au moins, plus populaire que le football ou, comme on disait dans mon enfance, l'association, il en était en Angleterre, à la naissance des deux sports, exactement le contraire.

C'est parce que l'école fort aristocratique de rugby, était assez riche pour posséder un pré dans lequel les élèves pouvaient jouer à la balle, que le jeu viril du placage et de la mêlée fut encouragé par le directeur Thomas Arnold qui voyait dans ces combats, parfois violents, un excellent entraînement à la dure éducation que devait recevoir un gentleman anglais.

En revanche, l'école de Charterhouse, moins riche, ne disposait comme terrain de jeu que d'un cloître pavé. Les chutes y étaient dangereuses. On élabora donc une forme de football fondée sur les dribbles au pied et sanctionnant sévèrement les charges sur l'homme. En 1861, les règles du football de Charterhouse furent rédigées et entérinées deux ans plus tard par la Football Association dans une taverne de Londres. Les tenants traditionalistes du vieux jeu aristocratique de rugby firent sécession et, en 1871, fondèrent la Rugby Football Union.

Les choses se compliquèrent en passant la Manche. A Bordeaux, sous l'impulsion de jeunes Anglais appartenant à l'aristocratie du bouchon, le rugby s'était implanté dès 1877. Les républicains défenseurs de l'école laïque y virent un sport digne d'attirer les jeunes vers leurs patronages et de les viriliser. C'est sous l'autorité du recteur que naquirent dans toute la Gascogne des équipes de lycées et de collèges qui se rencontrèrent pour la première fois au lendit de 1890.

Mais les catholiques ne tardèrent pas à riposter. Dès 1905, ils allaient à leur tour chercher en Angleterre un sport concurrent. C'était le football association qui devint le favori des patronages catholiques. Il s'institua alors en Gascogne une véritable guerre de religion qui était en même temps une guerre de classes entre les deux sports. Voici comment un journaliste catholique comparait en 1906 l'association au rugby : « Le premier jeu est gracieux, scientifique, il exige un sentiment très juste de la distance, une intelligence parfaite de son rôle. Le second est facilement heurté, cafouillé, brutal et dégénère aisément en un pugilat où l'on recherche en vain une idée directrice. »

Plus tard, s'est produit une nouvelle mutation. Bienheureusement prisonnier de l'amateurisme que lui imposait l'aristocratique rugby anglais, le ballon ovale est resté ancré dans les traditions populaires. On l'a dans la tripe quand on est gascon ou même occitan.

Au contraire, le football, devenu spectacle, se commercialisait et se professionnalisait avec tous les excès qu'on connaît. La télévision en a fait un élément du « show-biz » plutôt qu'un sport au sens original du mot.

Le résultat a été la naissance d'un patriotisme et même d'un chauvinisme de club, entraînant parfois des conséquences dramatiques. Ce fanatisme a souvent été utilisé par les pouvoirs d'une façon qui n'était pas innocente. On a dit que le général Franco encourageait le football, parce qu'il préférait voir les Basques brandir et acclamer le fanion rayé de l'Atlético de Bilbao, plutôt que le drapeau d'Euskadi. Etrange nationalisme qui emploie de plus en plus de mercenaires étrangers.

Le pari a encore encouragé la commercialisation du football. Je n'ai rien contre le Loto sportif de plus que contre la Loterie nationale ou le tiercé, mais il est certain que cette intervention croissante de l'argent accentue encore le caractère « jeux du cirque », de ces combats de gladiateurs qu'on achète, qu'on dresse ou qu'on vend pour le prestige et quelquefois pour le profit.

C'est pourquoi le Mundial est, en fin de compte, une bouffée d'air frais, puisque les joueurs y retrouvent au moins leur nationalité d'origine et que, pour un temps, ils cessent d'être des pur-sang d'écurie pour redevenir des représentants de leurs pays et, de ce fait, même si c'est d'une manière très symbolique et un peu futile, de leur peuple, ce qui est une manière de réintroduire la tripe dans le jeu. PAR ROBERT ESCARPIT