l'américke

En 1988 Claude Sicre publie un des livres que j'ai le plus annoté. Il est dans l'article ci-dessous interrogé par Louis Destrem, un journaliste qui pense plutôt comme lui en matière de culture occitane. Je pense qu'aujourd'hui encore Sicre changerait très peu son propos. Il témoigne d'un jeune issu d'une culture urbaine française qui rencontre le blues par les USA, et qui partira ensuite à la rencontre de la culture occitane. J-P Damaggio

 

L'Humanité 11 mars 1988

 

- Votre propos pour un renouveau de la culture occitane prend référence sur l'Amérique. Curieux, curieux...

- Mon problème n'est pas spécialement la culture occitane, mais plutôt la culture française, et même la culture en général... Donc, je ne vais pas chercher de modèle en Amérique. Je dis simplement que la culture médiatique de notre enfance, celle qui nous a dirigés vers notre propre recherche, c'est la culture américaine. Alors, si nous avions fonctionné dans une culture française où il n'y aurait pas eu de hiatus, la pénétration de la culture anglo-saxonne aurait été moins importante. Et il n'y aurait pas eu cette fascination pour l'ailleurs... Ou alors, elle se serait exprimée autrement. Et, lorsque il y a fascination, ambition, pour un ailleurs et un demain mythiques, c'est que la culture dans laquelle tu vis ne fonctionne pas bien. Donc, cette fascination pour l'Amérique vient des creux et des vides de la culture française.

claude sicre 1988

- Ces creux et ces vides sont-ils aussi évidents ?

- Ecoutez... à 18 ans, je lisais la « Série Noire ». Je découvrais Chester Himes. Et en classe, on me parlait de Camus et du « Mythe de Sisyphe » dont je me foutais et dont je continue à me foutre. Mais Himes -et bien sûr qu'il y avait un exotisme- me parlait des petits noirs de Harlem qui vivaient dans des immeubles... Moi aussi, j'habitais dans un immeuble. Je jouais à touche-pipi et je piquais des mobylettes. Alors, je me retrouvais bien plus dans Chester Himes que dans les problèmes métaphysiques des intellectuels français. Ce n'est pas un jugement de valeur. Je dis : c'était comme ça.

- Vous dites : ce n'est pas un jugement de valeur... Mais tout de même !

- Mais tout à fait ! Fils d'ouvrier, je suis très content d'avoir pu fréquenter Ronsard ou Villon. Mais la culture française ne s'est pas reproduite après la guerre comme elle aurait du le faire pour intégrer en son sein les gens qui n'étaient pas, soit d'origine bourgeoise, soit de Paris. C'est ça, la contradiction. On peut, évidemment, parler en France de démocratie culturelle. Seulement, c'est une démocratie d'aspiration vers le haut et vers le centre, mais jamais de prise de parole du bas et de la périphérie. Il n'y a pas de dialectique culturelle en France. Il n'y a qu'un unitarisme.

- Ca ne m'explique pas encore cette référence à l'Amérique !

- Pour moi, cette référence est passée par la littérature, comme, plus tard, pour d'autres par le cinéma et la musique. Mais, l'Amérique, à mon époque -il y a 20 ans- il fallait la rêver, donc l'inventer. On inventait sous le sceau de l'Amérique. C'était le pays de l'invention. Qu'on inventait. C'est pourquoi j'ai écrit « Américke » avec « ck » comme rock ou Donald Duck. Maintenant, malgré le retrécissement du mythe américain, puisque l'Amérique, on n'a plus à l'inventer, on la connait... - elle est là, transformée en marchandises- l'Américke (ck) continue à fonctionner comme un réservoir de rêves. C'est à dire que l'Américke est partout, comme un ailleurs et un demain que l'on va construire. Et cette référence, actuellement, est la seule alternative au chauvinisme et au rétrécissement ambiant.

- Donc, pour vous, l'Amérique -même sans « ck »- reste une référence...

- Bien sûr, puisque les intellectuels français ont depuis longtemps démissionné et pour la culture française et pour leurs jugements sur l'Amérique. Moi, je dis que la culture française meurt de ne pas avoir assez d'affluents internes. Les affluents externes, nous les avons : tous les ailleurs. Mais pour affronter ces affluents externes, pour leur faire trouver leur vraie place, pour les juger, pour les trier... il faut s'appuyer sur quelque chose de fort. Et la culture française ne l'a pas. Alors, il faut s'appuyer sur autre chose...

- Où l'on retrouve, sûrement, la culture occitane !

- Exactement ! Parce que la culture occitane est dans une situation différente. Une langue et une littérature qui ont toujours été occultées. Et qui n'ont jamais pu dire que leur occultation. Et parce qu'elles le disent, elles condamnent l'occultation de toutes les autres cultures. C'est dire que pour moi, il n'est pas question de sauver la culture française mais de la transformer. En somme, il faut mettre en œuvre une dialectique entre nos américkes intérieures inventées et l'inventions des américkes extérieures. Pourquoi ? ... Parce que les américkes extérieures, on les invente par notre regard sur elles.

- Et dans tout ça, quelle place pour les intellectuels et les artistes ?

- C'est ce que je pose dans mon livre... En France, compte tenu du poids du centralisme et aussi compte tenu de l'unitarisme culturel, le rôle des intellectuels et des créateurs, aujourd'hui, est d'être les porte-paroles des muets. Pour moi, il faut renverser les choses ; il faut qu'ils soient ceux qui délient les langues. Le peuple est parlé par les artistes mais pour qu'il parle il faut que les artistes fabriquent des codes de communication. C'est un travail universaliste. Je ne crois pas qu'il peut y avoir de grandes œuvres si, en face, il n'a pas un folklore grand. Un folklore contre lequel le créateur réagit. On contredit le folklore passé et on féconde le folklore suivant. Et maintenant, il s'agit d'inventer le nouveau folklore de la France plurielle.

propos recueillis par Louis Destrem

Vive l'Américke ! » par Claude Sicr (éditions Publisud)