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Eliane Victor vient de mourir. Quel Montalbanais se souvient qu'elle passa à Montauban il y a exactement 8 ans aux Journées Olympe de Gouges ? J'avais à l'époque publié l'article ci-dessous que je reprends, article présent sous une forme modifiée dans le livre sur 101 femmes du monde que j'ai publié en 2012. JPD

(la photo fut prise à Montauban)

 

Eliane Victor : journaliste mémorable

Sur la scène du théâtre de Montauban, en ce 7 mars, une table ronde autour des femmes journalistes dont je ne vais retenir que le témoignage captivant d’Eliane Victor. Mentionnons tout de même les deux autres femmes à la tribune qui mériteraient chacune une chronique : la jeune Anne Poiret, prix Albert Londres 2007, et Monique Perrot-Lanaud qui remplaça au pied levé Laure Adler. May Chidiac rejoindra ensuite le groupe et Catherine Beaunez pu intervenir en direct pendant les débats, par ses dessins.

101 femmes

Eliane Victor, l’esprit vif, la parole alerte a répondu aux questions en alternant réflexions de fond et anecdotes, sans langue de bois (« j’oublie que nous sommes en public » dit-elle à un moment). N’étant pas au courant de l’intervention de la dessinatrice, elle indiqua avec vivacité qu’elle craignait que ça déconcentre le public. Comme il ne s’agissait pas de dessins «appuyant» le débat, mais apportant un contre point, ils m’apparurent en effet perturbateurs de l’écoute.

Le public était à 90% féminin !

Dès 1959, Eliane Victor a participé à l’invention de la télévision avec les plus grands, elle a essuyé les plâtres dans la bonne humeur, elle a été une femme changeant le regard sur les femmes.

Un extrait, de son émission «Les femmes aussi» lancée en 1964, est venu nous mettre dans l’ambiance, une ambiance que les jeunes peuvent avoir oublié tellement les données se sont améliorées, ce qui ne signifie pas qu’aujourd’hui on ne soit pas en marche vers des régressions.

Pourquoi insister sur l’émission «Les femmes aussi» ? Eliane Victor décida de montrer des inconnues, des femmes de la rue, des femmes sans titre et de les montrer au naturel, au cœur de leur activité. Comment étaient choisies ces inconnues ? « Après enquête dans les mairies, dans les lieux divers » dit-elle et elle ajoute : « Cette télévision était possible dans un contexte très différent de l’actuel : une seule chaîne avec un journal télévisé nul, ce qui fait qu’il n’y avait pas beaucoup de concurrence pour des émissions comme « Cinq colonnes à la Une », et il y avait des moyens (trois semaines de repérage, trois semaine de tournage, trois semaine de montage), qui aujourd’hui sont réduits ». La jeune Anne Poiret opine mais trouve qu’elle exagère toute de même quand Eliane Victore lance : «à une heure pour le tout ?»

Et le rapport avec les hommes ? La réponse me semble très intéressante. Pour Eliane Victor, il y avait surtout des machos (« ceux qui le savaient et ceux qui ne le savaient pas mais c’est pareil au résultat ») mais elle a pu travailler avec bonheur. Un peu comme si, à ce moment là, le pouvoir des femmes étant encore largement inconnu (en 1965, elles avaient le droit de vote depuis 20 ans seulement), il fallait accepter d’abord la situation pour rêver de la changer, alors qu’aujourd’hui l’égalité hommes-femmes étant une revendication fortement affichée, toute régression devenait insupportable. Pour le dire autrement : hier dans une situation de plus grande marginalisation des femmes, l’optimisme de jours meilleurs rendait le présent moins dur, alors qu’aujourd’hui le souvenir de rêves égalitaires rend la vie plus dure au regard des réalités vécues. Pour le dire encore autrement : il y eut l’époque de luttes offensives alors que nous sommes à l’âge des luttes défensives.

La vie d’Eliane Victor a été portée par l’inventivité d’une époque, celle d’aujourd’hui est celle d’un rapport dramatique entre « sociétés de production », « pouvoir des chaînes », et retour des archaïsmes anciens. Inventivité c’est quoi pour Eliane Victor ? Filmer les femmes inconnues avec des moyens surprenants. C’est là qu’elle apporta diverses anecdotes. Par exemple, connaissant Simone Signoret, elle lui demanda d’être la journaliste d’une émission pour interroger la femme retenue. Une Simone Signoret sans maquillage, sans rôle à étudier, une Simone Signoret au naturel pour capter le naturel de la femme en vedette ! Je me méfie du mot « naturel » mais, là aussi, il faut comprendre que nous étions sur une autre planète. Aujourd’hui, dans les cours de récréation les gamins qui jouent au foot, quand ils marquent un but, ils explosent de joie comme à la télé ! Aujourd’hui, si une caméra télé s’affiche quelque part, aussitôt chacun veut être sur l’image.

Eliane Victor est arrivée à une époque où elle pouvait faire vraiment du documentaire et rendre ainsi « l’âme des femmes », et elle précise qu’elle le dit « sans nostalgie ». Même Nicolas Hulot a travaillé avec elle pour filmer… des enfants ! Son émission, peut-être plus que toute autre étude, a annoncé « mai 68 » diront ensuite diverses analyses car elles montraient que « la marmite bouillaient » pour dire que la révolte grondait. Non pas une révolte politique mais une révolte du quotidien. Ne plus être seulement la femme qui enfante, la femme de ménage, la femme soumise, la « femme de, ou sœur de, ou mère de ». Avec les années 60, les femmes aspirent à devenir une personne à part entière et cette aspiration est celle qui témoigne le mieux d’un nouveau désir de liberté.

Pour le monde d’aujourd’hui une autre anecdote va nous ramener les pieds sur terre. Autrefois, le journal Vogue souhaita que Simone de Beauvoir écrive quelque chose sur Eliane Victor. L’écrivaine le fit avec grand plaisir mais le journal Vogue refusa de publier le texte. Aujourd’hui, Eliane Victor, en travaillant au livre qu’elle vient de publier (Profession femme, chez Grasset), retrouve ce texte et se dit qu’il serait bien de le publier. Elle demande l’autorisation à la fille adoptive de Simone de Beauvoir : c’est un refus qui laisse Eliane Victor sidéré. Ainsi va le sens de l’histoire ?

6-03-2009 Jean-Paul Damaggio