Cet article reprend exactement un point de vue que j'ai défendu le 1er février. ICI. Je m'empresse donc le reprendre. J-P Damaggio

52 / Marianne / 10 au 16 mars 2017

Par Jack Dion

On ne joue pas avec le FN sans se brûler

 Dans une interview à plusieurs journaux européens présentée comme son testament, François Hollande glisse une étrange phrase à propos du FN : « La menace existe. L'extrême droite n'a jamais été aussi haut depuis plus de trente ans. Mais la France ne cédera pas. » Dont acte. Mais l'homme politique qui porte ce jugement a-t-il conscience qu'il a été élu président de la République en 2012, qu'il est toujours en poste, et que le renforcement de l'influence de Marine Le Pen fait partie de son bilan ?

Visiblement, non. Comme d'autres avant lui, François Hollande ne se sent en rien comptable de l'installation durable du FN au centre du jeu politique. Il se contente de mettre en garde, puis il retourne à ses petites affaires, celles-là mêmes qui font le jeu de l'extrême droite faute de choix appropriés. C'est un peu comme si un pyromane conseillait aux habitants d'un village menacé par un incendie de se mettre à l'abri après avoir préalablement allumé le feu qui va emporter leurs maisons.

A chaque passage de la gauche au pouvoir, depuis trente ans, le FN a gagné en audience. Lors de la victoire de François Mitterrand, en 1981, ce parti qui était alors un groupuscule avait été incapable de présenter un candidat à l'élection présidentielle. Lors des législatives, le parti de Jean-Marie Le Pen avait réalisé un minuscule 0,3 %. Cinq années plus tard, lors des législatives de 1986, il pointait déjà à 9,65 %. Entre-temps, en juin 1984, Pierre Bérégovoy, alors ministre, avait déclaré : « On a tout intérêt à pousser le Front national, il rend la droite inéligible. C'est la chance historique des socialistes »* On a les idéaux qu'on peut. A la présidentielle de 1995, le FN atteignait les 15 %. Le 21 avril 2002, après le passage de la gauche dite « plurielle » aux affaires, il grimpait à 16,8 % en transformant Lionel Jospin en jeune préretraité. On connaît la suite avec Marine Le Pen à 17,9 % à la présidentielle de 2012, avant que son parti n'atteigne 24,8 % aux européennes de 2014 et 27,7 % aux régionales de 2015. Par précaution, on n'ose se projeter à l'échéance 2017.

Et que répond François Hollande ? Que la menace FN existe, comme s'il était déjà un simple commentateur de la chose publique. En vertu de quoi, dans l'interview susdite, il remet le couvert en lançant mille projets européens alors même que l'Europe telle qu'elle fonctionne est une machine à fabriquer des europhobes, à la grande joie de l'extrême droite qui a fait de l'épouvantail bruxellois son fonds de commerce.

Il en est ainsi de toutes les questions qui ont creusé une fracture sociale, morale et politique qui na cessé de grandir au fil des alternances sans changement. On a commencé par raconter une mondialisation fantasmatique, décrétée heureuse parce que les dieux en avaient décidé ainsi. Quiconque dénonçait l'engrenage pervers des délocalisations et la guerre des pauvres contre les pauvres était suspecté de xénophobie latente. On a poussé les feux de l'intégration européenne à marche forcée, réduisant la défense de l'intérêt national à un « souverainisme » relevant du crime contre l'humanité. On a encensé l'euro qui a permis à l'Allemagne de dominer l'Europe de la tête des épaules, comme si ce que Pierre Gattaz, patron des patrons, appelait récemment la perte de la «souveraineté monétaire» était une émancipation à applaudir des deux mains. On a théorisé la nécessité de la rigueur à sens unique sous prétexte de respecter les « grands équilibres » (sic) prônés par Bruxelles, sans mesurer qu'il en résultait malheur pour les ouvriers, abandon des services publics, désindustrialisation, désertification de régions entières, insécurité sociale, civique et culturelle. Aujourd'hui, enfin, on s'enthousiasme pour un Emmanuel Macron en qui certains voient un clone de Tony Blair, de Gerhard Schröder ou de Matteo Renzi, trois hommes qui ont eu pour la finance les yeux de Chimène pour Rodrigue.

Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que le FN, malgré ses mises en cause judiciaires, soit devenu le réceptacle de la colère populaire. La gauche lui a mis le pied à l'étrier en menant la même politique que la droite, et cette dernière lui a donné une caution morale en légitimant son parti pris identitaire (merci, Sarkozy). Faute d'avoir jamais participé au pouvoir, le FN apparaît comme le porte-voix des exclus face à ceux qui symbolisent la France d'en haut: les partis traditionnels, les médias, les intellectuels qui jouent aux professeurs de morale, les adeptes des grands principes pour les autres, ceux qui dénoncent le « populisme » en méprisant le peuple tel qu'il est et non tel qu'ils le rêvent.

Il y a belle lurette qu'un Jean-François Kahn a crié au fou en démontrant que les meilleurs alliés de Marine Le Pen étaient ceux qui se prétendaient ses pires ennemis, ceux qui la diabolisent en la laissant surfer sur les sujets qu'ils prennent avec des pincettes, de l'immigration à la laïcité en passant par la nation et l'islamisme radical. Aujourd'hui, ils persistent et signent, permettant ainsi au FN de dire tout et son contraire, ou d'apporter les pires réponses aux questions abandonnées par ces apparatchiks devenus des perturbateurs endoctrinés. Comme disait Albert Einstein : « La folie, c'est de faire toujours la même chose et de s'attendre à un résultat différent » Attention au réveil. .

* Le Front national de 1972 à nos jours,de Valérie Igounet, Seuil, 2014.

52 / Marianne / 10 au 16 mars 2017