En 1848, au moment de la Révolution, les vieux papiers des archives de Louis-Philippe furent révélés et parmi eux une lettre de Mary-Lafon que le journal centriste de Montauban s'est empressé de reprendre pour dénigrer l'écrivain jugé trop républicain. Mary-Lafon avait espéré un temps devenir préfet du Tarn-et-Garonne. J-P Damaggio

 

Nous recevons la lettre suivante:

Au Rédacteur du Courrier de Tarn-et-Garonne.

Monsieur,

On me communique aujourd'hui seulement la reproduction que vous avez cru devoir faire d'une lettre publiée par la Revue Rétrospective, et signée de mon nom. S'il ne s'agissait que du Journal de Tarn-et-Garonne, il est peu probable que j'eusse rompu le silence; mais il s'agit de l'opinion de mes concitoyens, et à mes concitoyens seuls je dois et faire une réponse.

Par ma position littéraire soigneusement dissimulée dans le Journal de Tarn-et-Garonne, j'ai eu des relations avec les hommes les plus éminents de l'Etat. Le premier historien de France connaissait l'historien du Midi, et quoique personne n'eût attaqué plus vivement que moi son système et sa politique, il n'en rendait pas moins à mes travaux la justice qui leur a été, jusqu'ici refusée dans mon pays. C'est ce qui explique pourquoi il me demanda, malgré mes idées opposées, de l'éclairer sur la véritable situation de la Suisse, et pourquoi je le fis avec empressement dans l’intérêt des deux pays.

Il s'agissait de prévenir l'intervention, qui eût été mortelle pour la Suisse et déshonorante pour la France : en montrant clairement que les informations de MM. de Pontois et Bois-le-Comte étaient erronées, que la querelle était religieuse et non politique, et enfin que les institutions fédérales, les seules, à mes yeux sur lesquelles puisse rester debout la liberté, n'avaient pour adversaire qu'une imperceptible minorité, tout motif d'intervention disparaissait. Je prouvai tout cela dans ma lettre, et la détermination qu'elle contribua, je puis le dire, à inspirer, ne fut pas un médiocre service rendu à la Suisse et à la France.

Maintenant, dans ce fait incontestable et dont tout homme de bonne foi peut juger la portée, vous avez, vous, Monsieur, cherché avec joie un prétexte de diffamation et d'injure. Je ne vous imiterai pas; mais tout en gardant la modération la plus calme, il faut pourtant que je réponde aussi à l'injure et à la diffamation.

Depuis 18 ans, je professe, vous le savez bien, l'opinion radicale. Toutes les fois qu'il a fallu faire acte politique, l'ai-je désertée ?... N'ai-je pas tenu à Cahors, en 1840 ; à Caussade, en 1842 ; à Lausanne, en 1847, dans mon cours ; à Montauban, en 1848, le même langage que dans ce fameux manifeste réformiste, objets de toutes vos colères ? Telle n'a pas été la marche de vos amis : aussi me rangent-ils, avec l'ironie de bon goût qui les caractérise, parmi les puritains de la veille. Eh bien ! j'accepte la qualification, et je vous délie de me l’ôter en signalant dans toute ma vie, je ne dirai pas la trace, mais le soupçon d'un seul motif intéressé. Les puritains comme moi ont passé toute leur jeunesse à faire œuvre nationale en exhumant les gloires de la patrie, et sont restés indépendants et pauvres au milieu des amitiés les plus puissantes et malgré les droits les plus sérieux. Cette abnégation connue de chacun, mais qui n'est pas sentie par tout le monde, ne s'accorde guère convenez- en, avec l'ambition que vous me prêtiez. Sans doute, en présence des illustrations qui se disputent la scène politique du département il y avait outrecuidance au lauréat de l'institut, à l'historien, à l'auteur dramatique, au professeur de Faculté, de se mettre sur les rangs; mais que voulez-vous ?... Il s'est proposé depuis longtemps de briser le réseau qu'une triste coterie étend encore sur nos cendrées si belles; et dût-il trouver à chaque pas rages, calomnies et obstacles, il atteindra son but. Agréez, etc. MARY-LAFON.

Paris, le 7 juin.

 Si dans les quelques lignes qui précédèrent la lettre empruntée à la Revue Rétrospective, nous avons dissimulé, avec intention, la position littéraire de M. Mary-Lafon, il faut avouer que nous sommes bien punis, et que l'ex-professeur de Lausanne répare, avec la modestie qui lui est familière, les torts que nous avons pu lui faire.

Ses concitoyens n'ignorent plus maintenant ses titres à la considération des hommes les plus éminents de l'Etat en général, et à celle du premier historien de France en particulier. Il est évident du reste, que M. Guizot par exemple, ne pouvait guère confier une mission politique à l'ex-président du banquet de Gramat, encore moins à l'auteur du fameux manifeste réformiste, qui n'excita nullement nos colères, M. Lafon ne devrait pas l'avoir oublié, mais bien l'indignation de ceux qui furent fort surpris de se voir au nombre des signataires. Il parait, toutefois , que ce n'est ni l'historien du Midi , ni l'homme radical qu'on a voulu employer ; il y avait d'ailleurs quelque difficulté à scinder le personnage, à prendre seulement une des deux faces. Voilà pourquoi, sans doute, ou a trouvé plus convenable d'en imaginer une troisième ; et c'est à cette fin, probablement, que M. Mary-Lafon écrivait les lignes suivantes au ministre Français :

« Si vous avez quelques instructions à me donner pour mettre à profit le peu de temps que je passerai à Berne, veuillez me les adresser poste restante à Pontarlier, où j'irai les chercher, pourvu qu'on m'écrive ici, rue du Chêne, au Bien Choisi, une lettre sans signature portant ces mots seulement : « On vous attend à Pontarlier.» Cette précaution est indispensable, car je serais perdu et reconduit à la frontière si je parlais même tout bas de M. Bois- le-Comte. »

Avouez, chers lecteurs, que l'enseigne est heureuse : Au Bien Choisi !

Nous croyons, en effet, que M. Guizot ne pouvait expédier ses instructions à meilleure adresse. Des gens vulgaires trouveraient que, pour des historiens, c'est une manière assez étrange de correspondre. Mais les Républiques sont soupçonneuses de leur nature, et il pouvait arriver que la diète ne vit pas du bon côté los services que voulait lui rendre notre compatriote. M. Mary-Lafon sonde profondément d'ailleurs le néant des vanités humaines ; s'il procédait dans l'intérêt des cantons libéraux, il voulait aussi se dérober à l'éclat de leur reconnaissance. Sa mission secrète n'avait pas assurément d'autre motif. Nous disons secrète, parce que sans la lettre recueillie dans le portefeuille royal, la France aurait ignoré qu'elle doit à M. Mary-Lafon de n'être pas intervenue en Suisse.