Echo de Gascogne blog

Au même moment je reçois un appel téléphonique qui me fait parler un bon moment de Cladel et cet article de Delthil dans un petit journal de Gascogne (5 juillet 1887). Dans le même numéro il y avait le dessin de Milet. J-P Damaggio

 

LÉON CLADEL

QUAND je le vis pour la première fois, — il y a belles semaines, — c'était un adolescent blond et rose avec une petite bouche de cerise et des yeux couleur tabac d'Espagne où brillaient des points d'or.

Les années, ces sorcières, ont opéré depuis lors bien des métamorphoses....

Il entrait en qualité d'interne au collège de Moissac, où nous finissions alors notre quatrième.

Son père venait d'acquérir dans un canton voisin une jolie propriété, ce moulin de Lalande, que l'auteur du Bouscassié rendra célèbre plus tard.

dessin E

Nous nous liâmes d'une bonne amitié, étant côte à côte à l'étude. Nous le voyons encore, pincé dans sa tunique, avec d'interminables galons rouges sur les manches — il était caporal, le gaillard — chantant d'une voix aussi fausse que convaincue les grands airs à la mode de 1848.

Oh ! le bon temps ! nous vibrions tous alors et il vibrait à l'unisson, le nouveau.

Il avait même de brusques enthousiasmes qui ressemblaient à des emportements colériques, mais il était d'un bon naturel au fond, et sans rancune.

Le coup d'État venu, il s'envola vers Toulouse. Nous devions nous revoir à Paris.

C'est au Prado, un soir d'hiver, que nous nous retrouvâmes.

Cladel était déjà un jeune homme lancé. Coquet d'allures, avec ses pantalons de couleur claire et ses gilets mirobolants, il avait des prétentions à l'élégance et se fut fait scrupule de paraître en public sans avoir sa longue chevelure correctement calamistrée, comme il écrirait aujourd'hui.

Il menait une vie toute de farniente, se levant tard, et se couchant plus tard encore.

La Bohème l'attirait et il visita longuement ce charmant pays, la chanson de son ami Laroche sur les lèvres.

« Les bois sont verts, les lilas sont en fleurs. »

Il eut des amourettes en ce temps-là ! Sa première muse fut une musette, et je crois bien, — Clio me le pardonne — qu'il rima des madrigaux musqués en l'honneur des divinités volages du quartier Latin.

« Mais où sont les roses d'antan ! »

Son début dans la carrière des lettres fut un éloge de l'acteur Salvini, l'Othello fort en vogue, vers 1857, au théâtre de la place Ventadour.

Cet article à l'emporte-pièce parut dans un petit journal dirigé par un certain Balech de Lagarde que nous avions connu en province et qui se faisait le protecteur aimable de nos jeunes élucubrations.

Dès lors, Cladel fréquenta le Belge et ce café Racine qui vit s'esbaudir tant de gais compagnons qui eurent des célébrités aussi diverses qu'éphémères : Amédée Rolland, Hardy, Charles Bataille , du Boys et le Montalbanais Goudal.

Il connut aussi la Brasserie des Martyrs et le bon Dinocheau.

Mais bientôt Cladel changea brusquement de manière de vivre. Le bohème devint un travailleur acharné ; nuit et jour palissant sur les livres, rattrappant, je ne dirai pas le temps perdu, rien n'ait jamais complètement perdu pour l'observateur, mais le temps dépensé à connaître la vie.

Ses premiers maîtres furent deux raffinés : Charles Baudelaire et Barbey d'Aurevilly. A l'école de ces artistes délicats et sévères, il gagna cet amour du travaillé et du fini qui ne l'a plus quitté et qui a fait de lui un des premiers ouvriers littéraires de notre temps.

Les Martyrs Ridicules, parus en 1862 chez Poulet-Malassis, avec une préface de l'auteur des Fleurs du Mal mirent le jeune écrivain en vue.

Le Bouscassié ne vint que plus tard (1869), il inaugura la seconde manière de Cladel, qui restera sa vraie manière. C'est dans le moulin de Lalande qu'il ébaucha cette œuvre magistrale qui devait faire sa réputation de grand écrivain.

Il faut dire cependant que le Bouscassié n'obtint pas tout d'abord le succès espéré et ce n'est que plus tard que justice lui sera entièrement rendue.

Entre temps, Cladel écrivait dans le Boulevard, de Carjat, dans la Revue Fantaisiste de Catulle Mendès. Il collabora aussi, sous le pseudonyme d'Omicron, en compagnie de Gambetta, de Ranc, de Spuller, de Castagnary, etc., à cette célèbre Europe de Francfort que dirigeait le Moldo-Valaque Gregory Ganesco.

C'est là qu'il publia ce Pierre Patient qui devait amener la chute du journal et la mise à l'index de son auteur.

A partir de ce jour, en effet, les journaux libéraux fermèrent hermétiquement les portes de leur rez-de-chaussée au républicain et à l'artiste. En attendant mieux, il eut un duel... son duel ! Il donna lieu à une discussion assez originale. C'était par un printemps mouillé, et vu l'heure matinale, le sous-bois était humide et froid. Cladel, en bon méridional, testait à garder sa flanelle. Or comme l'on insistait pour qu'il l'ôtât : « Permettez, dit-il, en dernier argument, « je suis venu ici pour me battre à l'épée et non à la fluxion de poitrine. »

Il se battit, et si bien ma foi, qu'il blessa son adversaire.

Les nouvelles réunies plus tard sous le titre des Va-nu-pieds (1874) parurent de 1865 à 1870 dans divers journaux, le Figaro, le Siècle, etc.

Le second roman de Léon Cladel, La Fête votive de Saint-Bartholomée-Porte-Glaive fut publiée chez l'éditeur Lemerre (1872) après la chute de l'Empire. Un article de Louis Veuillot attira vivement sur l'auteur l'attention du public.

Depuis lors, les volumes ont succédé aux volumes ; Celui de La Croix-aux-Bœufs (1878), Ompdrailles, le Tombeau des lutteurs (1882), Crête-Rouge (1880), N'a-qu'un- OEil et tant d'autres publications ont placé Cladel au rang des illustrations littéraires de la fin du dix-neuvième siècle.

Léon Cladel habite, à Sèvres, une petite maison —un nid dans la verdure, le printemps venu, — que connaissent bien les jeunes littérateurs heureux de venir écouter la parole du maitre. Il est là comme un patriarche, bien qu'encore dans la force de l'âge, auprès d'une femme intelligente et bonne, au milieu d'une poussée d'enfants souriants et beaux.

Sa ménagerie domestique est célèbre et les familiers sont pleins de respect pour les chiens, les chats, les lapins, les canards et les coqs du logis.

C'est là que travaille, loin des bruits de la ville, Cladel, digne et fier, car ce fils du Quercy a gardé la rudesse des chênes et, comme eux, ne sait pas plier.

Il va publier prochainement un nouvel ouvrage : Inri, qui est appelé, si je ne me trompe, à faire un grand bruit dans les divers Landernau parisiens. Gare à la trique du pays des chênes ! CAMILLE DELTHIL.

 Poème de Camille Delthil

 L'été de la Saint-Martin

 

C'est l'été de la Saint-Martin,

Trouant le brouillard du matin

D'un jet de sa flamme hardie,

L'astre aux étincelants rayons

Paillette d'or les-Vieux haillons

De la terre regaillardie.

 

Plus roux que la feuille des bois,

Oublieux des jours et des mois

En cherchant sa fleurette absente,

Le petit papillon errant

Va par les airs, tournant, virant,

Dans la lumière caressante.

 

Pour fêter les derniers beaux jours,

D'autant plus beaux qu'ils sont plus courts,

Les femmes en claire toilette

Vont gaiement le long du chemin

Où le givre mettra demain

Sa toute blanche collerette.

 

C'est l'été de la Saint-Martin

Le front du ciel soir et matin

Se couvre d'un voile de brume.

Mais les après-midi sont doux,

Et les 14ards sortent des trous,

Croyant que le printemps s'allume,

 

La vie en ses variétés

Possède aussi ses deux étés ;

Mais les seconds vont plus de charmes

On s'accroche à l'Amatir qui fuit,

Après c'est l'hiver, c'est la nuit.

Le cœur se gèle, il pleut des larmes.