Au risque de surprendre le lecteur, la question abordée par ces quelques lignes est totalement d’actualité, du moins dans le sens que je me fais de l’actualité. Serge Salaün a écrit dans un article majeur en 1985 : « César Vallejo : poète marxiste et marxiste poète » :

« L’intuition de Vallejo la plus féconde est sans doute de percevoir que la poésie offre la possibilité d’harmoniser l’art et la dialectique marxiste. C’est là un «paradoxe» qui vaut pour les périodes épiques et qui reste une exigence à tout instant : près d’un demi-siècle après sa mort, Vallejo demeure un poète d’avant-garde. »

Depuis vingt ans un grand nombre d’études confirment ce constat.

Le poète péruvien est né dans une famille très religieuse aussi bien côté paternel que côté maternel, et dans son pays cela n’a rien d’original. Gamin il voulait être évêque mais très vite l’injustice sociale qu’il vérifiait autour de lui en diverses occasions, lui fit dire en une belle formule qu’il trouvera plus tard que dieu est malade.

Dès le départ il est à la fois du côté de dieu et du côté du dieu malade.

 Il devra fuir son pays pour ne pas y retrouver les «délices» de la prison et s’il choisit la France plutôt que l’Espagne dont il partage la langue il le doit au fait que l’Espagne était le pays colonisateur.

Ceci étant, quand la France, pour des raisons politiques, chasse Vallejo c’est à Madrid qu’il se réfugie.

 Il croisera le marxisme à travers le combat de son ami Mariategui, un marxisme qui donnera forme savante aux constats de sa vie mais dès le départ il s’oppose aux «marxistes grammaticaux» :

« Les marxistes grammaticaux qui suivent le marxisme au pied de la lettre, obligeant la réalité sociale à prouver littéralement et fidèlement la théorie du matérialisme historique [] vont contre la vie.» (1929, article dans Variedades, Lima).

 Certains étudieront le marxisme de Vallejo d’un point de vue littéraire avec une période où il aurait été sous l’orbite de Trotsky, puis sous celle de Staline et enfin sous une orbite anti-stalinienne. Toute vie est linéaire mais chez Vallejo, le linéaire n’est pas dominant.

Il écrira un poème où, avec des surnoms comiques, il évoquera Marx, Lénine, Trostky et Staline car il veut embrasser toute la réalité de l’URSS où il ira trois fois de 1928 à 1931.

 La conception de Vallejo est dialectique aussi ceux qui en font un précurseur de la théologie de la libération, vu l’alliance qu’il réalise entre Dieu et Marx, se trompent comme ceux qui traitent son marxisme sous l’angle linéaire et pour qui la place prise par Marx évince petit à petit la place qu’avait la religion.

Non, Dieu est dans le premier poème comme dans les derniers ! Mais c’est un dieu libéré de la théologie. 

A suivre. J-P Damaggio