Le Congrès des écrivains en 1937, qui va être un feuilleton de ce blog jusqu'en juillet, se termine à Paris et voici le dernier compte-rendu du journal Ce soir. Gerda Taro était l'envoyée spéciale du journal à Valence mais elle préfère partir au combat dès la fin du Congrès à Valence donc elle ne le suit pas à Madrid et encore moins à Paris. Elle meurt d'un accident à Bunette le 26 juillet. J-P Damaggio

 

Ce soir Lundi 19 juillet 1937

Le Congrès des écrivains s'est terminé tard dans la nuit

Des ovations ont accueilli le discours de M. Julien Benda

M. Jean-Richard Bloch a prononcé le discours de clôture

 M. JEAN-RICHARD BLOCH a prononcé le discours de clôture

Le Congrès des Ecrivains a terminé hier soir ses travaux, au milieu d'un grand enthousiasme. Le théâtre de la Porte-Saint-Martin, plein jusqu'aux combles, le resta jusque passé une heure du matin. Un public, où les étudiants, les intellectuels et les ouvriers étaient l'essentiel, n'abandonna pas la place jusqu'à la dernière minute, malgré ce qu'en général peut avoir de lassant le défilé de dix-sept orateurs. Le discours terminal de M. Jean-Richard Bloch fut suivi avec la même passion que les premières interventions de la soirée. Les moments d'émotion ne manquèrent pas: ce fut l'apparition d'une jeune femme pâle, Mme Maddalena, dont le mari est dans les prisons de Hitler, et qui vint saluer le congrès pour ceux qui, pareils au héros du "Temps du Mépris", comptent dans leur cachot les longues heures du fascisme. Ce fut l'extraordinaire discours courageux de M. Julien Benda, qui souleva la salle entière. Ce fut l'hommage de toute la salle aux écrivains soviétiques Alexis Tolstoï, V. Vichnevski et Ilya Ehrenbourg. La voix de l'Afrique du Nord retentissant avec les sonorités nobles de la langue arabe, quand le professeur Fodl Ourtaneli apporta le message du grand lettré Abdel Hamid ben Baddis, l'une des plus grandes figures de la civilisation musulmane. Et, enfin, l'intervention brève d'un jeune homme de couleur, modeste, et comme étonné par les lumières : l'excellent écrivain Jacques Roumain, récemment sorti des prisons de Haïti, où il a séjourné vingt et un mois. Mais au-dessus de tout cela plane l'image de l'Espagne républicaine qu'à côté d'Aragon, qui préside, représente le grand écrivain catholique José Bergamin, et à qui chaque orateur rend hommage, qui est le centre de chaque discours et à l'aide de laquelle chaque discours fait appel. C'est à juste titre que plusieurs orateurs ont souligné la grande différence qui règne entre ce congrès et celui des "Pen-Clubs" récemment tenu à Paris. Ici, les écrivains ne séparent jamais de la vie les soucis de leurs œuvres. Et cela est souligné encore par les applaudissements du public, par la venue de délégations comme celle des ouvriers de l'Exposition ou du Congrès d'unification des étudiants socialistes et communistes qui apparaissent entre les discours.

Les discours

La séance est ouverte par le président, Aragon, assisté de Michel Kolstov et de José Bergamin. Au presidium, Heinrich Mann, Fannie Hurst, Julien Benda, Claude Aveline, Jean-Richard Bloch, Ramon Sender, Robert Desnos, Jacques Roumain, Stephen Spender, Gonzales Tunon, Bert Brecht. C'est d'abord Ambrogio Domini qui parle au nom des écrivains italiens et c'est un premier réquisitoire contre le fascisme au nom de la culture, de Dante et de Léopardi, au nom du philosophe Gramsci que le fascisme a fait mourir en prison. Puis, le poète anglais Stephen Spender qui pose les problèmes de la poésie dans la tourmente, le poète argentin Gonzales Tunon, pour lequel la poésie est une arme qu'il faut utiliser contre le fascisme. M. Julien Benda Nous avons dit l'enthousiasme que déchaîna l'intervention de M. Julien Benda.

En voici un passage caractéristique : "Je tiens à dire ceci : si je suis amené à faire le jeu des communistes, Ce n'est pas moi le responsable, c'est cette bourgeoisie soi-disant démocratique à laquelle, en somme, j'appartiens par ma naissance et peut-être par mes goûts, qui, depuis cinquante ans, ne cesse de trahir les valeurs de justice et de liberté qu'elle aurait dû défendre, et qui fait que ceux qui tiennent à ces Idéaux sont bien obligés de communier avec les partis avancés qui sont les seuls aujourd'hui à les soutenir.» Ce discours est comme la péroraison et le prolongement du livre de M. Benda : La Trahison des Clercs. Il affirme que c'est le devoir des «clercs» de prendre aujourd'hui parti contre le fascisme et pour la République espagnole.

Quand M. Benda déclare qu'en France, sans le parti communiste, il y a longtemps que les libertés auraient été détruites, il déchaîne un tonnerre d'applaudissements. L'Espagne. L'Espagne est le grand orateur de cette soirée. C'est elle qui anime les autres discours, que ce soit un Allemand qui parle, comme le célèbre auteur de L'Opéra de Quat'Sous, Bert Brecht, ou un Français, comme Claude Aveline, qui décrit ce qu'il a vu de ses yeux et, par là, nous touche plus que ne le ferait autre chose. Ou encore que ce soient des soviétiques comme Alexis Tolstoï, l'auteur de cet admirable Pierre Ilir récemment traduit en français, qui parle avec tout le talent du romancier et tout le cœur d'un homme, ouVichnevski, auteur des Marins de Cronstadt, un ancien marin énergique et fougueux qui dit au public : «Vous écouterez mon discours russe avec votre cœur français», et qu'on avait l'illusion de comprendre quand il parlait dans sa langue.

C'est encore l'Espagne qui domine le discours de M.Paul Vaillant-Couturier que la salle accueille d'acclamations. Avec quelle émotion il parle des livres qui, au-delà des discours, sortiront de ce congrès, des livres, cette chose précieuse que les fascistes brûlent sur les places publiques ! Et Vaillant-Couturier prononce un grand appel pour la liberté de l'écrivain, qu'il ne s'agit pas d'enrégimenter, car, dit-il : "L'esprit a pris position, l'esprit est contre le fascisme".

Et c'est l'Espagne qui parle par la voix de Ramon Sender, douloureusement frappé dans sa femme et ses enfant tués par les hommes de Franco, et qui définit la culture : «La culture dit-il, n'est pas autre chose que l'expression la plus haute de la dignité des hommes. C'est en somme un fruit de la liberté ; même pour le cas de Don Quichotte écrit en prison. »C'est un écrivain catholique encore que M.Pelicer, qui représente le Mexique. Il se prononce pour le peuple espagnol comme écrivain et comme catholique. La place manque pour résumer Ici legrand et pathétique discours de notre directeur Jean-Richard Bloch qui termina le Congrès. Il définit le rôle de l'écrivain dans les jours que nous traversons en paraphrasant la formule de Ludwig Renn, qui se bat pour l'Espagne:  «L'écrivain qui se bat pour la liberté n'écrit pas des histoires, il fait de l'histoire.

Le dernier mot du Congrès, le président de séance, Aragon, voulut qu'il fût pour Federico Garcia Lorca, fusillé à Grenade par les rebelles, et dont le portrait gigantesque avait dominé le Congrès.

 La résolution terminale du Congrès

Dans la séance de l'après-midi, le Congrès avait élu un bureau de cent membres pour le monde entier et un présidium, où la France est représentée par Romain Rolland, André Malraux, Aragon et Jean-Richard Bloch. A l'unanimité, le Congrès avait voté une résolution qui désigne le fascisme comme l'ennemi principal de la culture, salue l'Espagne républicaine, affirme la confiance des écrivains dans sa victoire et fait appel aux incertains ou même à ceux qui croient encore aux promesses fascistes, contre cette menace qui pèse sur la culture et l'humanité.