Voici le texte de Brecht au Congrès des écrivains de 1935 à Paris, congrès qui sera donc suivi de celui d'Espagne en 1937. De 1935 à 1937 Brecht évoluera beaucoup dans son propos. J-P Damaggio

 

Bertolt Brecht

Camarades,

Sans prétendre apporter beaucoup de nouveauté, j'aimerais dire quelque chose sur la lutte contre ces forces qui s'apprêtent, aujourd'hui, à étouffer la culture occidentale dans le sang et l'ordure ou les restes de culture que nous a laissés un siècle d'exploitation. Je voudrais attirer votre attention sur un seul point, sur lequel la clarté devrait, à mon avis, être faite, si vraiment l'on veut lutter contre ces puissances jusqu'à leur fin.

Les écrivains qui éprouvent les horreurs du fascisme, dans leur chair ou dans celle des autres, et en demeurent épouvantés, ne sont pas pour autant, avec cette expérience vécue et cette épouvante, en état de combattre ces horreurs. Quelques-uns peuvent croire qu'il suffit de décrire ces horreurs, surtout lorsqu'un grand talent littéraire et une sincère indignation rendent la description prenante. De fait, ces descriptions sont d'une grande importance. Voilà qu'on commet des horreurs. Cela ne doit pas être. Voilà qu'on bat des êtres humains. Il ne faut pas que cela soit. A quoi bon de longs commentaires ? Les gens bondiront, et ils arrêteront le bras des bourreaux. Camarades, il faut des commentaires.

Car les gens bondiront, peut-être, c'est relativement facile. Mais pour ce qui est d'arrêter le bras des bourreaux, c'est déjà plus difficile. L'indignation existe, l'adversaire est désigné mais comment le vaincre ? L'écrivain peut dire : ma tâche est de dénoncer l'injustice, et il peut abandonner au lecteur le soin d’en finir avec elle. Mais alors, l'écrivain va faire une expérience singulière. Il va s'apercevoir que la colère comme la pitié sont des phénomènes de quantité, quelque chose qui existe dans telle ou telle quantité, et qui peut s'épuiser. Et le pire est qu'elle s'épuise dans la mesure où elle devient plus nécessaire. Des camarades me disaient : la première fois que nous avons annoncé que des amis avaient été massacrés, il y a eu un cri d'horreur, et l'aide est venue, en quantité. Là, on en avait massacré cent. Mais lorsqu'on en eut tué mille et que le massacre ne finissait plus, le silence s'étendit, et l'aide se fit rare. C'est ainsi. Lorsque les crimes s'accumulent, ils passent inaperçus. Lorsque les souffrances deviennent intolérables, on n'entend plus les cris. Un homme est battu, et celui qui assiste est frappé d'impuissance. Rien là que de normal. Lorsque les forfaits s’abattent comme la pluie, il n'y a plus personne pour crier qu'on arrête.

Pourquoi se détourne-t-il ? Il se détourne lorsqu'il ne voit pas la possibilité d'intervenir. Le meilleur homme ne s'arrête pas sur la douleur d'un autre lorsqu'il ne peut pas l'aider. On peut retenir le coup lorsqu'on sait quand, où, pour quelle raison, dans quel but il est donné. Et lorsqu'on peut arrêter le coup, lorsqu'il subsiste pour cela une possibilité, fût-ce la plus mince, alors on peut avoir pitié de la victime. On le peut aussi dans le cas contraire, mais pas longtemps, en tout cas pas aussi longtemps que les coups ne s'abattent sur la victime. Pourquoi le coup tombe-t-il alors ? Pourquoi la culture, ou ces restes de culture qu'on nous a laissés, est-elle jetée par-dessus bord comme un lest : pourquoi la vie de millions d'hommes, de la grande majorité des hommes, est-elle à ce point appauvrie, dénudée, à moitié ou complètement détruite ?

Il y en a parmi nous qui ont une réponse. Ils disent : c'est la sauvagerie. Ils croient assister chez une part, et une part de plus en plus grande, de l'humanité à un déchaînement effrayant, un phénomène terrible, sans cause décelable, soudain, et qui disparaîtra peut-être, du moins ils l'espèrent, aussi vite qu'il est survenu, remontée irrésistible au grand jour d'une barbarie longtemps réprimée ou en sommeil, et de nature instinctuelle.

Ceux qui croient de la sorte sentent évidemment eux-mêmes qu'une telle réponse ne porte pas très loin. Ainsi, la barbarie vient de la sauvagerie, la pauvreté de l'indigence. Et ils sentent également eux-mêmes qu'il ne faut pas attribuer à la sauvagerie l'apparence des forces naturelles, d'invincibles puissances infernales.

Ils disent donc qu'on a négligé l'éducation du genre humain. Il y a un devoir dans ce domaine auquel on a manqué, ou bien c'est le temps qui a manqué. Maintenant, il faut rattraper cela. Il faut mobiliser — contre la barbarie — la bonté. Il faut faire appel aux grands mots, aux invocations qui nous ont déjà sauvés une fois, aux notions impérissables de liberté, dignité, justice, dont l'histoire passée est là pour garantir l'efficacité. Et les voilà tout à leurs grandes invocations. Que se passe-t-il ? Lui fait-on reproche d'être sauvage, le fascisme répond par un éloge fanatique de la sauvagerie. Accusé d'être fanatique, il répond par l'apologie du fanatisme. L'inculpe-t-on de violation de la raison, il franchit le pas allègrement et il condamne la raison.

C’est que le fascisme trouve, lui aussi, qu'on a négligé l'éducation. Il attend beaucoup de la suggestion des esprits et de l'endurcissement des cœurs. A la barbarie de ses chambres de torture, il ajoute celle de ses écoles, de ses journaux, de ses théâtres. Il éduque l'ensemble de la nation, il ne fait même que cela du matin au soir. Il n'a pas grand-chose d'autre à distribuer aux masses, d'où un gros travail d'éducation. Il ne donne pas aux gens de quoi manger, il faut donc leur apprendre comment se discipliner. Il n'arrive pas à mettre de l'ordre dans son système de production et il lui faut des guerres, il développera donc le courage physique. Il lui faut des victimes, il développera donc le sens du sacrifice. Cela aussi, ce sont des idéaux, cela aussi, c'est exiger beaucoup de l'homme parfois même des idéaux élevés, des exigences très hautes.

Nous savons donc à quoi servent ces idéaux, qui est ici l'éducateur et au service de qui cette éducation est mise — pas au service des éduqués. Qu'en est-il de nos idéaux à nous ? Même ceux d'entre nous qui aperçoivent la racine du mal dans la sauvagerie, la barbarie, ne parlent, on l'a vu, que d'éduquer, d’influencer les esprits — sans rien influencer d'autre du moins. Ils parlent d’apprendre aux gens la bonté. Mais on n'arrivera pas à la bonté par la bonté, par l’exigence de bonté, de bonté sous n'importe quelles conditions, même les pires, pas plus que la barbarie ne peut résulter de la barbarie.

Je ne crois pas à la barbarie pour la barbarie. Il faut défendre les hommes quand on prétend qu'ils seraient barbares même si la barbarie n'était pas une si bonne affaire ; mon ami Feuchtwanger parodie avec esprit les Nazis lorsqu'il dit : la bassesse générale prime l'intérêt particulier, mais il n'a pas raison. La barbarie ne provient pas de la barbarie, mais des affaires qu'on ne peut plus faire sans elle.

 

Dans le petit pays d'où je viens [le Danemark de 1933 à 1939], le régime est moins terrible que dans bien d'autres et pourtant, chaque semaine, on y détruit cinq mille têtes des meilleures bêtes de boucherie. Il y a pour cela des machines spéciales. C'est un malheur. Mais ce n'est pas le déchaînement subit d'instincts sanguinaires. S'il en était ainsi ce serait moins grave. La cause commune à la destruction du bétail et à la destruction de la culture, ce ne sont pas des instincts barbares. Dans un cas comme dans l'autre, (il existe entre eux une parenté étroite), on détruit une partie de ces biens qui ont coûté beaucoup de peines pour les produire, parce qu’elle est devenue une charge. Quand on sait que tous les cinq continents souffrent de la faim, ces mesures sont à n'en pas douter des crimes, mais ils n’ont rien, absolument rien d'actes gratuits commis par malignité pure. Dans le régime social en vigueur actuellement dans la plupart des pays du globe, les crimes en tous genres sont largement récompensés et les vertus coûtent très cher. L'homme bon est sans défense, et l'homme sans défense se fait matraquer mais avec de la barbarie on obtient tout. L'oppression s'installe pour dix mille ans. La sagesse, elle, a besoin de gardes du corps ; mais elle n'en trouve pas.

Gardons-nous de l'exiger simplement des hommes ! Puissions-nous, nous aussi, ne rien demander d'impossible ! Ne nous laissons pas entraîner à dire que les hommes sont faits pour la culture et non la culture pour les hommes ! Cela rappellerait trop la pratique des foires où les hommes sont là pour les bêtes de boucherie, et non les bêtes pour l'homme ! Ne nous exposons pas au reproche d'appeler, nous aussi les hommes à des performances surhumaines, c'est-à-dire à supporter, grâce à de hautes vertus, des états de chose effroyables qui pourraient être changés, mais dont on ne veut pas qu'ils soient changés.

Camarades, réfléchissons aux racines du mal !

Voici qu'une grande doctrine. qui s'empare de masses de plus en plus grandes sur notre planète (laquelle est encore très jeune), dit que nos rapports de propriété sont la racine de tous nos maux. Cette doctrine, simple comme toutes les grandes doctrines, s'est emparée des masses qui ont le plus à souffrir des rapports de propriété existants, et des méthodes barbares par lesquelles ils sont défendus. Beaucoup d'entre nous, écrivains, ne l'ont pas encore compris, n’ont pas encore découvert la racine de la barbarie qui les effraie. Cela les entrave beaucoup dans la lutte. Ils courent toujours le danger de considérer les cruautés du fascisme comme des cruautés inutiles. Ils demeurent attachés aux rapports de propriété parce qu'ils croient que les cruautés du fascisme ne sont pas nécessaires pour les défendre. Mais ces cruautés sont nécessaires à la préservation des rapports de propriété existants. En cela les fascistes ne mentent pas, en cela ils disent la vérité.

Ceux d'entre nos amis que les cruautés du fascisme indignent autant que nous, mais qui tiennent aux rapports de propriété existants, ou que la question de leur maintien laisse indifférents, ne peuvent mener le combat contre la barbarie qui submerge tout avec suffisamment d'énergie et de persévérance, parce qu'ils ne peuvent nommer, et aider à instaurer, les états sociaux qui devraient rendre la barbarie superflue. Par contre, ceux qui, à la recherche des sources de nos maux, sont tombés sur les rapports de propriété, ont plongé toujours plus bas, à travers un enfer d'atrocités de plus en plus profondément enracinées, pour en arriver au point d'ancrage qui a permis à une petite minorité d'hommes d'assurer son impitoyable domination. Elle l'a ancré dans cette propriété individuelle, qui sert à exploiter et à oppresser le prochain, et que l'on défend du bec et des dents, en sacrifiant une culture qui ne se prête plus à cette défense ou n'y convient plus, en sacrifiant toutes les lois de toute vie commune des hommes, pour lesquelles l’humanité a combattu si longtemps avec courage et avec l'énergie du désespoir. Camarades, parlons des rapports de propriété !

Voilà ce que je voulais dire au sujet de la lutte contre la barbarie, afin que cela fût dit ici aussi, ou que moi aussi je l'aie dit.