15 novembre 1937

Revue Europe

LA VIE DU MOIS POUR OU CONTRE

 

Les démocraties ont choisi : elles sont pour Franco. Et toutes les argumentations qui prétendent refuser le dilemme et montrer qu'il y a du pour et du contre, ou qu'il n'y a lieu de n'être ni pour ni contre, ne font que camoufler cette réalité profonde, cette réalité secrète et honteuse : que l'opinion des pays démocratiques, France et Angleterre, a choisi et qu'entre Franco et le peuple espagnol elle s'est décidée pour Franco. La réflexion, l'hésitation, la balance se présentent ici sous un visage menteur. On prétend être équitable, laisser l'Espagne se débrouiller seule en cette affaire qui ne concerne qu'elle ; mais on est pour Franco. On prétend réserver l'avenir, ne pas engager l'opinion française dans une aventure dont on ignore l'issue, et ne pas se faire de Franco un ennemi trop vindicatif dans le cas où Franco serait vainqueur : mais on veut que Franco soit vainqueur et on fait tout le nécessaire pour cela. On prétend éviter la guerre : mais on sait que la guerre n'est pas en question et qu'il ne s'agit que d'une chose, c'est que Franco gagne la sienne. Car s'il en était autrement,—et ici l'esprit entrevoit d'inconcevables conjectures,— s'il arrivait que, contrairement à tous les obscurs désirs qui agitent le tréfonds de l'opinion française et anglaise, Franco ne fût pas, finalement, vainqueur, alors il se passerait les choses les plus étranges et les moins admissibles : Mussolini aurait de la peine, Mussolini subirait un amoindrissement de prestige, et sa puissance serait mise en cause devant l'Europe et devant son propre peuple. Un sacrilège s'accomplirait, et rien n'est plus dangereux que les sacrilèges car ils démontrent l'inanité des dieux : le coup de foudre rate, le blasphémateur continue aussi prospère que devant, et c'est le dieu qui s'écroule. Mussolini pourrait s'écrouler, une révolution éclater en Italie, l'Allemagne hitlérienne se voir encerclée par des démocraties, et la menace de la guerre cesser de peser sur le monde. La pensée d'un tel scandale constitue déjà un impossible scandale. La présence redoutable de Mussolini et de Hitler dans le monde est nécessaire à celui-ci : elle fait contrepoids aux monstrueux événements qui pourraient s'accomplir, qui pourraient devenir fatalité. Cette présence, si chacun faisait son examen de conscience, il verrait qu'il la fortifie et l'engraisse de ses vœux les plus intimes. Et c'est pourquoi, en dépit de toute logique des événements, en dépit de toute fatalité, Franco se maintient. Car le choix est fait : plus d'une pensée, qui n'oserait se l'avouer, s'est prononcée pour lui. Mais à la superficie, l'esprit continue à jouer, à s'ébattre délicieusement. Il y a du pour et du contre, dit-il, ou ne soyons ni pour ni contre. De là d'agréables déchirements et une immense satisfaction. Ce n'est pas pour rien que notre temps a remis Kierkegaard à la mode et sa métaphysique de l'Alternative : Ou bien... ou bien... L'esprit s'arrête un instant devant tous les possibles et jouit de sa propre détresse, sinon de son dilettantisme. Or la vie réelle et humaine procède autrement : sans doute y a-t-il choix, mais la vie impose ses conditions au choix, et c'est alors que le choix devient chose riche et multiple. Un homme misérable, diverses possibilités s'offrent à lui : il peut se faire mendiant, cambrioleur, capucin, employé de ministère. Puis ayant fait son choix et s'étant engagé dans la voie où l'a contraint une des possibilités requises par sa condition, d'autres choix nécessaires s'imposeront à lui, et c'est de toute cette complexité de résolutions qu'est faite la richesse des destinées humaines. Un homme riche, au contraire, non de destinée, mais d'état, peut s'offrir le luxe de ne point choisir et s'étonner que l'on choisisse. Un puissant de ce monde, M. François Mauriac, par exemple, s'indignera que le misérable s'efforce, par un choix déterminé, de combiner les possibilités de sa volonté et celles de sa condition. Et la misère constante, qui est un état de non-choix, l'état métaphysique par excellence, lui apparaîtra comme celui qu'il doit souhaiter le plus ardemment à son prochain, de même qu'il est l'état qui fait des pauvres campagnes portugaises un pays éminemment favorisé de la divine Providence. C'est alors, c'est dans la misère et dans le néant que la tentation des possibles prend son aspect le plus aigu. C'est alors que l'on découvre avec une pathétique volupté qu'il y a du pour et du contre, mais que surtout il faut ne rien résoudre et demeurer dans l'état de néant. Jamais cet état de néant ne s'est manifesté au siècle avec plus de force que dans le silence actuel de la conscience devant la disparition concertée, méthodique et terrible de l'Espagne et du peuple espagnol. On n'est ni pour ni contre, on déclare qu'il y a du pour et qu'il y a du contre : mais derrière ce jeu apparent, le sentiment secret de l'opinion s'efforce d'écarter, refuse la possibilité qui s'offrirait au monde, la richesse fatale et magnifique d'événements qui se produirait, se ferait réelle si... Si Franco était battu. L'opinion refuse cette possibilité. Elle s'attache à l'autre possibilité, ou plus exactement à l'état de choses actuel, à la misère et au néant actuels qui impliquent la présence constante et toute-puissante du fascisme dans le monde. Et que les consciences s'interrogent : elles découvriront que cette présence leur paraît indispensable au système qui nous intègre. Il ne faut pas que Franco soit vaincu, il ne faut pas que tombe Mussolini, il ne faut pas que l'inconcevable, c'est-à-dire la révolution trouve sa chance. « Faut-il opter ? Je ne balance pas... » disait un moraliste français dans une page célèbre, un siècle avant qu'une révolution trouvât sa chance. Et l'on sait sa conclusion : il se déclarait pour. Pour le peuple et contre les grands. Cet homme avait ses raisons à ce choix, et tout homme a ses raisons à moins de n'être qu'un homme de néant et qui se plaît au néant. Mais là encore, et sous cette nuageuse apparence, il y a des raisons, et il y a un choix. On peut choisir pour les grands et contre le peuple. Seulement il faut avoir la lucidité de le savoir et le courage de le dire. De même on peut très bien penser que la peau des Espagnols, hommes, femmes et enfants, l'existence de l'Espagne, son génie, sa culture ne valent pas un grain de la poudre employée à les détruire, et que tout cela ne compte pour rien dans le système du monde et ne mérite que de disparaître à tout jamais et de s'effacer jusque des souvenirs de notre mémoire, jusque des rêves de nos nuits, une seule chose devant importer au-dessus de tout : l'existence, la réalité, le succès croissant, la puissance affermie et confirmée du fascisme international, seul garant d'un état durable et fait pour durer. On peut penser cela... Mais peut-on savoir qu'on le pense ? JEAN CASSOU