Europe 15 juin 1936,  LA VIE DU MOIS

CINQUANTENAIRE DU SYMBOLISME, Par Jean Cassou

 

C'est avec un grand respect qu'il nous convient de commémorer le souvenir du Symbolisme, ce très aigu et très critique moment de la pensée humaine, alors au comble de sa fierté et au comble de son désespoir, fière de se connaître si pure, désespérée de s'avouer si impuissante. La solitude, le vagabondage, l'hermétisme ou l'évasion des maîtres de cette époque et de leurs fervents disciples, les Symbolistes proprement dits, nous savons à présent tout ce qu'il y faut voir de protestation plus ou moins consciente. C'est là le moment décisif où l'art se manifeste comme la chose la plus éloignée qui soit du divertissement, la plus proche, au contraire, de la révolte.

 Une mode formelle qui n'est que mode, trouve son châtiment dans l'indifférence qu'elle rencontrera auprès des générations ultérieures. Mais une tentative d'isolement, telle que le Symbolisme, dépasse en plus d'un cas le simple phénomène de la mode. Un art qui se veut doué d'une telle force de refus, un langage qui, à ce point, se veut jargon ou musique, une expression qui se veut si inexpressive, il faut bien que nous y cherchions l'acceptation, le langage, l'expression qu'ils impliquent négativement. L'incommunicabilité dénonce une communication. Cette communication brisée et refoulée, c'est cela que nous devons chercher, afin de rétablir, à travers ces débris et ces obscurités, le lien tordu de la culture humaine. Et c'est cela qui, dans les œuvres du passé, nous intéressera, nous, hommes du présent. L'intention secrète, l'obstacle entrevu, le drame souffert. Si, à un moment donné de l'histoire, quelques grandes âmes se sont séparées des hommes et des choses et de cette séparation ont fait un haut enseignement, il y a en cela un désir d'union, désir combattu,— et pour des raisons que nous savons, — mais qui demeure frémissant dans les œuvres singulières de ces artistes et qui est ce qui, en elles, nous touche et nous rejoint. Ce qui les rend durables, efficaces par delà les obstacles et par delà le temps. Qu'un Stéphane Mallarmé ait porté l'idéalisme à un degré extrême de délire et d'éther et que son œuvre ne se soit plus voulue qu'une impalpable allusion à l'allusion d'allusions, notre vitalité présente y découvre, en dépit de la volonté même du poète, l'irréfutable réalité de la nature, toute palpitante d'été, de soleil, d'amour charnel : le cri du faune ! Et la communication, rompue, se rétablit entre l'esprit et la matière, comme entre une génération qui prétendait se suicider à force de chimère et une génération qui prétend au contraire ressusciter en elle l'appétit des nourritures terrestres. Ainsi chez tant d'esprits ivres d'idéalisme, et de magie, et d'alchimie verbale, et qui, de dégoût et de tristesse, ne se concevaient plus d'autre pouvoir que sur le plan des métamorphoses purement spirituelles, la matière proteste, et l'amour universel. Ils n'ont pas entièrement renoncé, puisque nous pouvons encore lire leurs œuvres et y puiser des mots vivants, immortellement écrits pour nous. N'est-ce pas l'un d'eux, — et de ceux qui ont le plus pieusement pratiqué la solitaire éthique symboliste, — René Ghil, qui a écrit ce beau vers spinozien :

Ma pensée est le monde en émoi de soi-même.

 Une douce et noble sagesse humaine se définit dans les méditations de ces artistes du songe et qui, quelle que soit la puissance qu'ils aspirent naïvement à attribuer à leur imagination, — revanche d'une vie sociale insatisfaite et d'une faiblesse irrémédiable, -— ne sont jamais tombés dans le péché d'orgueil, c'est-à-dire d'esthétisme. C'est à Odilon Redon que j'emprunte ces adorables paroles : « On montre de l'orgueil dès la première intimité dans les choses de l'esprit ; ceux qui n'ont vu de la beauté que le faste, l'extérieur, tout ce qui est sans la beauté interne, ont un plus grand amour pour eux que pour elle. Ils parlent avec emphase, ils entrent dans l'Église pour en être adorés. Cette préoccupation de leur personne est le signe de leur infériorité. » Et leur évasion des soucis sociaux, à quel point elle impliquait le regret et la nostalgie d'une communauté meilleure, plus libre et plus légère, je n'en veux pour preuve que cette observation du même Redon, âme franciscaine : « La grande originalité de l'Internationale est d'avoir dit : Personne ne possédera. Voilà le vœu suprême, vœu sublime de l'humanité qui détourne ses regards de la terre, et commence à se sentir des ailes. » Sans doute, pour que soit complet et assuré le cours de la conscience humaine, faut-il qu'elle se soit d'abord éloignée à tire-d'aile d'une terre ingrate avant d'y revenir soudain pour en oser la conquête.

 

L'inépuisable Mallarmé, pour parler encore de lui, et de son dédain du réel, — « parce que vil »,— et de sa retraite en une poésie où il était seul à s'entendre, sinon, tout au plus, deux, « nous fûmes deux, je le maintiens», — le projet qui le hantait désespérément, c'était tout de même celui d'un art unanime, d'une vaste communion humaine, et c'est pourquoi il jalousait Wagner d'une fraternelle envie, la musique ayant alors apparu capable de se faire le signe et l'occasion de quelque possible festivité nouvelle. Il avait semblé que là s'ouvrait la chance de «la collective grandeur ». Et Mallarmé, avec cette lucidité dont s'illuminait son divin langage,, avait compris que ces émotions collectives que faisait exploser, l'orchestre étaient le "prix, à notre insu, ici de quelque extérieur médiocre subi présentement et accepté par l'individu ".

 Qu'il faille libérer l'individu de son extérieur médiocre, de sa sordide condition d'enfant du siècle « Fin-de-Siècle », le poète l'avait pressenti, et ce qu'il cherchait, à travers son rêve d'un cérémonial poétique unanime, c'était de pratiquer quelque « majestueuse ouverture sur le mystère dont on est au monde pour envisager la grandeur, cela même que le citoyen, qui en aura idée, fonde le droit de réclamer à un État comme compensation de l'amoindrissement social ». Mais qu'est-ce qu'une joie dont la durée ne tient qu'au coup de baguette d'un chef d'orchestre ? Magie encore que cela, et rien que magie... Ce sont de durables et réelles joies conquises que nous envisageons aujourd'hui. Encore devons-nous garder une fidèle reconnaissance aux grands poètes qui les ont entrevues et rêvées sous cette forme insuffisante. Celui-là savait au moins que nous sommes au monde pour envisager la grandeur du mystère de vivre. Et que cela nous est refusé. « Nous ne sommes pas au monde ! » s'écriait un autre insondable prophète de ce temps, Arthur Rimbaud. Donc : « il faut changer la vie ».

 

Pour celui-ci aussi, nos conditions présentes sont arrivées à ce point de leur développement qui nous permet d'avoir, de son message, l'interprétation la plus totale, celle qui tient compte du fait et de l'intention, de ce qui fut dit et de ce qui ne fut pas dit. Jusqu'ici l'accent des commentateurs ne pouvait être mis que sur le refus, l'évasion et par conséquent l'aspect idéaliste, magique et mystique de l'œuvre rimbaldienne. Puis un moment se déclare où les textes transmis par le passé découvrent leur signification positive : ce moment est venu pour Rimbaud, on le sent à lire l'exégèse d'Etiemble et Yassu Gauclère, qui vient de paraître (N. R. F.) et où les exégèses précédentes se résument et se résorbent pour laisser place, après le Rimbaud mystique des catholiques, après le Rimbaud voyant de Rolland de Renéville, après le Rimbaud métaphysique de Benjamin Fondane, tous diversement et partiellement vrais, à un Rimbaud réel et réaliste dont on entend enfin la voix quand on relit directement ses textes avec nos yeux d'aujourd'hui. Un Rimbaud réel et réaliste, un Rimbaud révolutionnaire qui, s'il n'a pas vécu la Commune, ainsi que cela est prouvé aujourd'hui, y a tout de même participé de tout l'élan de son génie destructeur et transformateur. Ici encore la tentative magique se pousse à l'extrême, un monde irréel et surréel se construit, par des procédés artistiques que nul art n'avait conçus jusqu'alors. Mais par-delà cette expérience insensée, que découvrons-nous ? Ce n'est plus tant la vertigineuse puissance d'illusion qu'elle comporte, sa puissance désespérément négative, que la façon dont la matière, la nature, la vie s'y reconstituent, la façon dont de fraternels contacts s'y rétablissent, la vision qui, au bout de tout, y perce, d'une humanité future, douée, — comme le voulait une autre prophétesse du même temps, Louise Michel, — "de sens nouveaux". Les illuminations que crée le génie magique de Rimbaud se dépouillent de leur aspect transcendantal pour redevenir des tableaux de la nature immanente et actuelle éprouvés avec une intensité sensorielle extraordinaire ; ils sont, en fin de compte, un hymne prodigieux à la matière, à la vie et à l'homme. L'individu Rimbaud, lui, n'a pu résister à son réveil. Tombé du haut de son illusion magique, il a succombé. Mais ses textes ont survécu à la crise du désenchantement. Car ils contiennent, dans leur beauté substantielle, tous les moments dialectiques de la vie : le juste dégoût du monde, la compensatrice et revendicatrice fabrication d'un autre monde, puis la réintégration du monde ancien, rajeuni et réconcilié. C'est par horreur que Rimbaud le Voyant a imaginé ses opéras et ses féeries : et c'est avec espoir et ferveur que nous y goûtons la saveur d'une réalité, non plus transcendée, mais multipliée par elle-même. Un lyrisme anti-métaphysique, une poésie matérielle, organique, humaine, c'est cela dont notre Rimbaud nous offre désormais le merveilleux pressentiment.

JEAN CASSOU