Je découvre ce poème sur cette côte vermeille que je connais tant et en lien avec mon effort pour cerner l'année 1937. Le poère marseillais Luce Decaunes est le gendre d'Eluard. JPD.

COTE VERMEILLE

 Quarante millions d'horreurs

Reposent sur vos têtes

O Français aux bouches closes

Quarante millions d'horreur

Sur vos quarante millions de tètes

Comme des aigles endormis

Enracinés dans vos chevelures

Quarante millions de becs prêts à frapper

Prêts à crever vos yeux d'aveugles

Prêts à faire couler votre sang

Sourd à la plainte du sang fraternel.

 

Le ciel est doux posé sur la montagne

Le soleil picore les branches de pins

Il y a dans le creux de l'air

Une tête de femme endormie

Avec des cheveux d'écume légère

Et de pures paupières de sel.

Pour le rêve indéfini

Pour la contemplation plénière

Des coussins d'odeurs sont glissés sous la joue

La mer là-bas s'étend sur les rivages

Les deux bras loin renversés

Comme une bacchante au réveil

Et la douceur de vivre est comme un long cercueil.

 

Là-bas

A neuf kilomètres de route

Au pied de la même montagne

Sur la frange de la même mer

Là-bas

Poteau frontière.

Les locomotives bourrées de charbon s'endorment

Les canons accroupis sous les bâches se rouillent

Les cœurs accolés à l'angoisse

Le long du cordon douanier

Dorment debout contre le fusil de la chance.

Ici poteau frontière

Les gardes mobiles ont caché leur regard

Dans la cagoule des consignes

Poteau frontière, on vous dit : Poteau frontière !

 

Et derrière ce fil fléchissant

La mort ouvre sa gueule noire

Un peuple de chair et de sang

Porte l'innombrable morsure

Comme un message à l’univers

Et les avions étrangers chaque soir

Dessillent sur le pâle azur

La forme du prochain cyclone.

Mais ici

Poteau frontière !

 

Ouvrez les yeux

Ouvrez les cœurs

Fermez les poings.

A neuf kilomètres de route

A neuf kilomètres de ciel

Français chiens de garde aveugles

La poudrière est préparée.

 

Quarante millions d'horreurs

Quarante millions de crimes

Reposent sur vos têtes

Bandées avec la soie du soleil

Bouchées avec la fausse peur

Quarante millions d'horreurs

Sur vos quarante millions de têtes.

Luc DECAUNES.

Banyuls, 20 septembre 1937