Cesar-Vallejo-seghers

A la fin de ce livre de la collection Seghers, voici les derniers mots de la présentation d'Americo Ferrari. J-P Damaggio

Texte d'Americo Ferrari

"Les Poèmes humains sont nés dans l'immense, la lointaine Russie : quelques strophes à sa femme, écrites au cours de son dernier voyage d'octobre 1931. Ils se renoueront à peine quatre mois plus tard à Paris, sans interruption (si ce n'est quelques mois, au cours de la guerre civile d'Espagne) jusqu'au 27 novembre 1937. Parallèlement, dès 1932, il termine La Russie devant le deuxième Plan quinquennal. Il écrit, en 1934, Colacho frères ou Présidents d'Amérique (latine, s'entend), satire côtoyant la farce. Par ailleurs, en aucun moment détaché des événements sociaux et politiques et bien que seulement toléré en territoire français, il prend part, le 4 février, à la plus dangereuse des manifestations contre les « Croix de Feu », au risque d'être réexpulsé ou même d'être tué.

Mais le temps s'écoule et ses poèmes s'accumulent dans le tiroir, où depuis 1929 gisent déjà Poèmes en Prose. « A quoi bon écrire des poèmes ! » s'écrie un jour Vallejo. « Pour quoi, pour qui ? Pour le tiroir ?... ». Et de là : « Et / je n'en peux plus de tant de tiroirs... ». Au commencement de l'été 1935, il se décide à proposer son nouveau recueil de vers à Madrid. L'éditeur l'acceptera mais, étrange adversité, sa réponse s'égarera, ce que Vallejo — qui, naturellement, n'insistera pas — n'apprendra que beaucoup plus tard, la guerre civile déjà déclarée en Espagne. En 1936, Vallejo se résout politiquement à un « repos forcé », si l'on peut dire, dû à l'intransigeance qu'il oppose à ce qu'il appelle les «demi-teintes». Entre autres divergences, il ne pourra admettre un «front populaire». Mais la guerre civile éclate en Espagne et, déposant tout différend, il collabore aussitôt à la création de «Comités de Défense», aide dans les meetings, entreprend une série d'articles où il dénonce l'inique «non-intervention», profitable au seul fascisme, non point tellement franquiste qu'international. Puis le déroulement des événements augmentant son inquiétude, il part pour Barcelone et Madrid, le 15 décembre 1936, Il est de retour le 31.

1937 : Ses pressentiments ne l'ont point trompé, l'arrachent ses poèmes. Leurré sans doute malgré lui par un espoir irréductible, il poursuit ses articles contre le fascisme. Observe comme les filets de la prétendue « non-intervention » se referment sur le peuple assassiné. Le 2 juillet, le Congrès international des écrivains « antifascistes » (qui ne se dit pas alors « anti-fasciste ») part pour l'Espagne. Vallejo, nommé membre du Congrès, représentera le Pérou, plus exactement : les exploités du Pérou. Retour du Congrès le 12 du même mois. Vallejo, bien que convaincu du pire, écrit pourtant quelques articles encore, non parus J'Al° Neruda. ---- dont les rancunes personnelles comptent plus que la cause internationale anti-fasciste, — les a retenus dans son tiroir de secrétaire du Comité de propagande).

Malgré sa douleur, Vallejo n'a pas écrit un seul vers à la « Mère Espagne ». Est-il un langage pour un tel désastre !.. Le mois d'août passe. Septembre...

Et brusquement, surgit de Vallejo le monologue de mois interminables. En quatre-vingt-six jours il écrit vingt-trois poèmes, les derniers de Poèmes humains, et c'est à l’Espagne même qu'il adresse sa prière et son excès de désespoir : Espagne, éloigne de moi ce calice.

Pendant le mois de décembre, il écrit La Pierre fatiguée.

1938 : Le 13 mars, il s'étend après déjeuner « pour se reposer un instant... » dit-il... et meurt le 15 avril, après une très dure agonie, à 9 h 20 du matin."

 

Note : On sait que la maladie qui a tranché prématurément la vie de Vallejo ne put être décelée à temps. Le grand spécialiste Lemière, appelé huit jours avant sa mort et trop tard, déclare : « Tous les organes sont neufs. Je vois que cet homme meurt, mais je ne sais pas de quoi... ! » Ce n'est que plus tard que l'on saura que Vallejo a succombé à un ancien paludisme, réapparu environ vingt ans après, sinon plus. Sur le permis d'inhumer, le médecin inscrira au hasard : dysenterie aiguë qu'aucun symptôme ne justifiait.