Je ne suis pas un grand connaisseur d’André Malraux. J’ai lu les romans majeurs de cet écrivain et je sais qu’il a été marqué par la Guerre d’Espagne. Cette déclaration de 1935, donc antérieure à la Guerre d'Espagne, me semble prouver la cohére,ce de ses engagements. J-P Damaggio

 25 juin 1935 soir, André Malraux

Premier discours de clôture du Congrès des écrivains

 Nous avons fait ce Congrès dans les pires conditions. Avec quelques volontés. Presque sans argent. Allez voir les coupures de presse collées sur les panneaux à côté de l'entrée. À certaines colères, et surtout à tant de silences, nous savons désormais que ce Congrès existe.

Et n'en retiendrions-nous que la possibilité de donner la plus grande audience possible aux livres qui ont perdu celle de leur pays ; n'en retiendrons-nous que la solidarité qui dans les résolutions nous rassemble autour de tant de camarades émigrés, ce Congrès n'aurait peut-être pas été vain...

Mais son sens est ailleurs aussi. Vous avez lu, hier, les discours des fascistes français. Que chacun de nous, en tant qu'homme, sache combattre au lieu de son combat. Mais ne sous-estimons pas, par une absurde monomanie militaire, cette force de la pensée qui permet aujourd'hui à nos camarades balkaniques, interdits chez eux, d'y rentrer, qu'on le veuille ou non, en langue française ou anglaise parce que ce Congrès va les faire traduire. Il est dans la nature du fascisme d'être la nation et dans la nôtre d'être le monde.

On a beaucoup parlé ici de maintenir la culture. Mais ce qu'il y a peut-être de plus fort dans ce Congrès, c'est qu'il nous fasse comprendre que ce n'est pas ainsi que la question doit être posée.

Je m'explique.

Lorsqu'un artiste du Moyen Âge sculptait un crucifix, lorsqu'un sculpteur égyptien sculptait les figures des doubles funéraires, ils créaient des objets que nous pouvons appeler des fétiches ou des figures sacrées, ils ne pensaient pas à des objets d'art. Ils n'eussent pas même conçu que cela pût exister. Un crucifix était là pour le Christ, un double était là pour un mort ; et l'idée qu'on pût un jour les réunir dans un même Musée pour considérer leurs volumes ou leurs lignes, ils n'eussent pu le concevoir autrement que comme une profanation. Au musée du Caire, dans une armoire fermée, il y a quelques statuettes. Ce sont les premières figures des hommes. Jusqu'alors on n'avait connu que la double notion beaucoup plus claire, le double qui abandonne l'homme dans le sommeil avant de le quitter dans la mort. Lorsque je passais là, devant moi un visiteur mesurait leurs formes et je pensais au vertige qui eût saisi celui qui les avait sculptées, s'il eût pu deviner que finirait dans un problème artistique, le moment où, quelque part vers le Nil, aux environs du troisième millénaire, un sculpteur inconnu avait pour la première fois figuré l'âme humaine.

Toute œuvre d'art se crée pour satisfaire un besoin, mais un besoin assez passionné pour lui donner naissance. Puis le besoin se retire de l'œuvre comme le sang d'un corps, et l'œuvre commence sa mystérieuse transfiguration. Elle entre au domaine des ombres. Seul, notre besoin à nous, notre passion à nous l'en feront sortir. Jusque là elle restera comme une grande statue aux yeux blancs devant qui défile un long cortège d'aveugles. Et la même nécessité qui dirigera vers la statue l'un des aveugles leur fait à tous deux ouvrir les yeux en même temps. Il suffit de reculer de cent ans pour que tant d'œuvres parmi celles qui nous sont les plus nécessaires soient les plus ignorées ; de deux cents, pour que la définition même de la grimace soit le sourire radieux et crispé du gothique. Une œuvre d'art, c'est un objet, mais c'est aussi une rencontre avec le temps. Et je sais bien que nous avons découvert l'histoire. Les œuvres qui passaient de l’amour au grenier peuvent passer de l'amour au musée, mais ça ne vaudra pas mieux. Toute œuvre est morte quand l'amour s'en retire.

Et pourtant, il y a un sens à ce grand mouvement. Art, pensées, poèmes, tous les vieux rêves humains, si nous avons besoin d'eux pour vivre, ils ont besoin de nous pour revivre, besoin de notre passion, besoin de nos désirs, — besoin de notre volonté. Ils ne sont pas là comme les meubles d'un inventaire après décès, mais comme ces ombres qui attendent avidement les vivants dans les enfers antiques. Que nous le veuillons ou non, nous les créons en même temps que nous nous créons nous-mêmes. Par le mouvement même qui le fait créer, Ronsard ressuscite la Grèce ; Racine, Rome ; Hugo, Rabelais ; Corot, Vermeer et il n'est pas une seule grande création individuelle qui ne soit engluée de siècles, qui ne tire avec elle des grandeurs endormies. L'héritage ne se transmet pas, il se conquiert.

Écrivains d'Occident, nous sommes engagés dans un âpre combat avec le nôtre. Camarades soviétiques, vous avez placé votre Congrès de Moscou sous les portraits des plus vieilles gloires, mais ce que nous attendons de votre civilisation qui les a sauvegardées dans le sang, dans le typhus et dans la famine, ce n'est pas qu'elle les respecte, c'est que grâce à vous, leur nouvelle figure leur soit une fois de plus arrachée.

Mille différences jouent sous notre volonté commune. Mais cette volonté est, et lorsque nous ne serons plus qu'un des aspects de notre temps, lorsque toutes ces différences seront conciliées au fond fraternel de la mort, nous voulons que ce soit ce qui nous a réunis ici, malgré toutes les faiblesses et les combats de notre réunion, qui impose une fois de plus à la figure du passé sa nouvelle métamorphose.

Car toute œuvre devient symbole et signe, mais pas toujours de la même chose. Une œuvre d'art, c'est une possibilité de réincarnation. Et le monde séculaire ne peut perdre son sens que dans la volonté présente des hommes.

Et il s'agit pour chacun de nous de recréer dans son domaine propre, par proche recherche, pour tous ceux qui cherchent eux-mêmes l'héritage de fantômes qui nous environne — d'ouvrir les yeux de toutes les statues aveugles et de faire, d'espoirs en volontés et de Jacqueries en Révolutions, la conscience humaine avec la douleur millénaire des hommes.