Ce retour en arrière du temps où la lutte contre le FN était "urgente". Il resterait à faire le bilan de la dite génération... J-P Damaggio

Journal du PSU n° 176. 18 mai 1987

Julien Dray : « Le racisme s'affirme l'antiracisme aussi. »

L'auteur du livre « SOS Génération » parle du Front national, des beurs, de SOS Racisme, du Parti socialiste. Julien Dray vient de publier chez Ramsay « SOS Génération ». Ce livre dresse un premier bilan de SOS Racisme, dont Julien Dray est un des principaux animateurs, et montre la filiation directe entre ce mouvement et la génération qui est descendue dans la rue en novembre et décembre 1986. Julien Dray en profite aussi pour, à juste titre, régler leur compte à ces intellectuels qui, tel Alain Finkielkraut, montrent leur mépris pour le contenu culturel exprimé par la génération nouvelle. C'est un livre tonique et utile dans la bataille politique et idéologique de la période. A cette occasion, nous avons demandé à Julien Dray (qui est par ailleurs connu comme membre du PS) son point de vue sur diverses questions.

 Q.: — Le Front national se montre actuellement très actif : le meeting de Le Pen au Zénith a attiré une foule, puis il y a eu la manifestation du FN à Marseille et beaucoup de réunions autour de la candidature de Le Pen. On a l'impression d'une montée sensible de l'extrême droite en tant que courant social. Qu'en penses-tu et quelles conclusions peut-on en tirer ?

R.: — On assiste effectivement à une étape nouvelle dans l'affirmation d'un courant radical de ce type dans la société française. Ce n'est pas un événement médiatique ni une manœuvre institutionnelle mais une force profonde et structurée. C'est la fusion de plusieurs phénomènes.

D'abord c'est l'aboutissement d'un long travail idéologique élitiste sur les inquiétudes de l'homme blanc, de l'homme occidental. Ensuite il y a des questions non réglées de l'immigration : les cités ghettos, la concentration, le parquage de populations dans des endroits géographiquement clés comme le sud de la France. C'est aussi l'aboutissement du jeu électoral sur les thèmes de l'immigration dans une série de régions.

Ce courant est structuré par le FN qui pèse de son poids. Le FN est un partenaire incontournable du jeu politico-institutionnel. Mais ce courant dépasse le FN. Il est à sa manière «transcourants», il touche le RPR mais aussi l'UDF : des gens comme Gaudin, Léotard, Blanc, Baudis, etc.

Q. : — Comment se situe le courant antiraciste face à cette situation ?

R. : — Maintenant il y a deux discours et deux politiques qui fonctionnent en parallèle, le courant raciste d'un côté et de l'autre le courant antiraciste qui n'a jamais été aussi fort. En effet, au moment de la naissance du FN et jusqu'à la fin 81 il n'y a pas de résistance ; mais aujourd'hui il y a résistance, avec la jeunesse, avec SOS Racisme. Par exemple sur le code de la nationalité il y a une victoire mais victoire par forfait : l'adversaire peut dire que s'il avait mené la bataille il l'aurait gagnée.

Les deux forces se structurent avec chacune un public ciblé : d'un côté une génération antiraciste plus considérable qu'avant, alors que du côté du FN il n'y a pas de jeunes sauf à Assas et encore, mais un public de «beaufs» ; les ratonnades et les actes racistes sont régulièrement protégés par le FN avec son antenne dans la police qu'est le FPIP.

Q.: — Quelle va être la stratégie du mouvement antiraciste ?

R. : — Cette stratégie ne peut se situer dans le cadre d'une mobilisation gauche contre droite, car ainsi on ne crée pas les conditions d'une victoire réelle et permanente de la société française. Le clivage n'est pas celui-là. Sur des solutions à apporter, des élus de droite ne sont pas loin des élus de la gauche. Il faut garder une image plutôt de rassemblement sur des bases d'actions et de propositions de solutions et un rapport étroit avec les forces morales, religieuses et dans la jeunesse.

Par exemple à Marseille, si la mobilisation antiraciste est conduite par les forces de gauche, ce n'est pas adéquat. Il faut une mobilisation d'une autre nature, il faut s'adresser aux décideurs, aux intellectuels, aux notables, aux forces économiques qui sont pour Marseille «ville ouverte» sur la Méditerranée. Ainsi on peut obtenir un consensus majoritaire. Sinon, la peur d'être récupéré par les forces politiques traditionnelles freine la mobilisation.

Q. : — Quelle peut être l'influence du mouvement social antiraciste sur la société et sur la gauche politique et syndicale ? Dans quelle mesure peut-on parler d'une « refondation » antiraciste de la gauche ?

R. : — Difficile à mesurer. Il y a deux influences fortes : celle de l'émergence de la jeunesse beur qui a un problème d'identité et d'insertion. Elle pose le problème d'une société ouverte pluriculturelle en d'autres termes qu'auparavant, elle a brisé la formule assimilationniste «Intégrez-vous en vous reniant». Est désormais posé le problème d'une société mélangée.

Il y a d'autre part l'influence réelle de SOS Racisme dans une génération, avec la cristallisation et l'affirmation de quelques principes moraux fondamentaux : la solidarité, le respect des autres (ce qui brise le cadre de l'individualisme), le respect de la démocratie, la conscience accrue qu'on n'a pas le droit de dire ou de faire certaines choses. C'est l'émergence d'une nouvelle conscience qui n'a pas trouvé de tradition politique, un parti représentant ces symboles. C'est une conscience d'avenir.

En tout cas cela a permis de réaffirmer haut et clair ces quelques principes face aux partis de gauche. Ce n'était pas joué d'avance, surtout après les municipales de 83 : c'était la débandade, il y avait des élus qui mettaient en avant les problèmes plutôt que le comportement à avoir, face à ces problèmes. Maintenant une colonne vertébrale a été redonnée à ces forces, en particulier sur la question des droits de vote, de logement, de travail.

Q. : — Quelles sont les implications sur les forces de gauche ?

R.: — Le PS par exemple est nourri de mai 68 de manière contradictoire, dans les thèmes idéologiques et dans l'apport militant. De même que toutes les autres forces de gauche, sera-t-il capable de se nourrir des énergies militantes et des exigences nées des derniers mouvements ? Ou bien les mouvements seront-ils considérés comme des trains qui passent devant soi ? C'est une interrogation directe pour le PS.

G. : — Et à droite, y a-t-il des effets différenciés ?

R. : — Dans les partis de la majorité il y a le même débat. Nous leur disons : « Si vous glissez dans une logique de restauration vous vous coupez de la jeunesse de ce pays et ce n'est pas durable.» Une partie des jeunes du RPR et du CDS est très influencée par notre manière de poser les problèmes.

Q. : — Et le rapport avec le mouvement ?

R. : — II y a une filiation entre ce mouvement et le nôtre, c'est la même génération, parfois les mêmes cadres au-delà de toute manipulation. Il y a trois choses :

—      une éducation donnée sur quelques principes qu'on retrouve, l'égalité, l'intercommunautaire, le droit à l'égalité, plus qu'à la différence,

—      une filiation des formes d'expression, d'action, de médiatisation sérieuse, volonté d'une présence dans la société et non à côté, de jouer les ressorts institutionnels imaginables sous forme de « lobby » pour utiliser toutes les contradictions,

—      au niveau des individus, porteurs de badges et de pancartes sur Devaquet, et des dirigeants du mouvement.

Q. : — Comment juges-tu le congrès du PS par rapport à ces problèmes et à l'émergence de ces mouvements sociaux ?

R. : — Le PS se rend compte qu'il ne peut rester en dehors de ces phénomènes. Dans les discours on sent cette préoccupation, cette volonté d'écouter les jeunes et non simplement de leur parler. La question qui est posée au PS, ce n'est pas de dire « c'est bien les jeunes », mais, en tant que parti politique institutionnel, comment faire avancer et reformuler des propositions pour la jeunesse, quel programme pour les jeunes ?

Q. : — Mais il faut aussi des formes nouvelles d'organisation ?

R. : — Oui, des structures nouvelles sont nécessaires. Il faut aérer. Plusieurs délégués jeunes l'ont signalé au congrès. De plus, dans les méandres des courants on a du mal à s'y retrouver. Les jeunes sont plus critiques là-dessus que les autres. Est-ce l'autonomie qui leur est nécessaire ? II y a alors risque de ghetto, les jeunes avec les jeunes, les vieux avec les vieux. La question pour le PS n'est pas là : elle est dans sa capacité, à travers les perspectives présidentielles et dans les dix ans, à reformuler des choses motivantes et mobilisatrices ; le problème n'est pas d'obtenir quelques postes dans la direction du parti. Les jeunes jugeront sur les actes et les propositions. Et cela ne concerne pas seulement l'Université, mais l'exigence d'une certaine moralité dans la politique. C'est le problème de la culture. Lang est populaire car il a admis l'existence d'une forme d'expression, a ouvert des salles de con- cert, a subventionné de multiples associations, a créé des festivals. Ce n'est pas un phénomène fondamentalement musical ni encore moins l'irruption d'une sous-culture.

G. : — Et dans la jeunesse ouvrière, n'y a-t-il pas des problèmes ?

R. : — II y existe un vrai sentiment du mélange. C'est plutôt formidable. En décembre les jeunes ouvriers étaient présents avec les élèves des LEP et des collèges qui n'avaient rien à voir avec Devaquet. Ceux qui travaillent, on les retrouve dans les bandes. Dans le monde syndical il y a un début d'activité de pénétration par les CE, mais on se heurte à la division syndicale. Il n'y a pas de courant raciste chez ces jeunes ouvriers sauf à titre marginal. Parce que les jeunes sont ensemble, dans la même galère, dans les mêmes quartiers (cf les Minguettes) sur les mêmes bancs à l'école qui a brassé les générations : l'école publique a fait fusionner tous les gosses en son sein. Les préoccupations se sont aussi fusionnées.

Interview réalisée par Suzanne BERNARD et Bernard RAVENEL

 

Julien Dray mai 1987