Elle était allongée sur un banc, un de ces bancs qui existent encore où il est possible de s’allonger. Elle donnait l’impression de dormir, appuyée sur son sac à dos et tout son barda de femme faisant la route. Il était 10 h du matin et elle aurait sans doute mérité de finir sa nuit dans ce soin tranquille du jardin, allongée sur un banc digne de son dos mais une cigarette allumée entre les doigts de sa main permettait de comprendre qu’elle ne faisait que somnoler.

Sur le banc d’en face un couple beaucoup plus âgé qui avait peut-être fait la route il y a cinquante ans, attendait que le temps passe, à l’ombre, en vue de partir pour un spectacle dans le théâtre tout proche, dont ils tenaient les billets d’entrée à la main.

Tout semblait simple et beau en ce matin ensoleillé à une heure encore tranquille quand soudain la jeune femme a pris une position assise, son téléphone collé à l’oreille. La conversation fut brève, expéditive, définitive, sévère et peut-être juste.

Sur le banc d’en face aucun des deux membres du couple n’a semblé suivre la scène. La femme était plongée dans une lecture sans doute importante et l’homme semblait rêver.

Pourtant la conversation avait pu arriver jusqu’à leurs oreilles :

-         Je ne t’ai jamais aimé, jamais, non ne cherche pas à t’expliquer, tu es une merde et je ne t’ai jamais aimé, efface mon numéro de ton répertoire, tu es une merde.

La jeune femme n’était pas en colère, elle n’a pas crié un seul instant. Son propos était aussi naturel qu’une annonce à la gare pour indiquer un départ de train.

Elle a coupé la conversation et la rage contenue a explosé à la surprise du couple assis en face.

Faute d’avoir un chien sous la main, c’est le téléphone portable qui a fait les frais de l’opération. A ne pouvoir frapper le messager elle a frappé le message. D’abord elle a cherché à sortir la pile et à la remettre à l’envers pour rendre le téléphone inutile. Puis réflexion faite elle a opté pour une solution plus radicale : elle a sorti la carte mémoire qu’elle a balancé par terre !

Le téléphone ne pouvait rien dire et le couple plus âgé, stupéfait du traitement imposé à l’appareil, n’a pas cherché ni à la calmer et ni à lui clamer quelques conseils quant à son futur sans téléphone !

Puis la colère gravissant un cran la jeune femme à tout balancé par terre, loin d’elle : le téléphone aussi bien que le dos de l’appareil qu’elle avait ouvert pour sortir les piles.

Un puzzle était par terre : d’un côté la carte, dans un autre coin le téléphone, et dans un autre coin le dos de l’appareil.

 Un peu calmée, la jeune femme s’est levée au bout de cinq minutes, chargea son sac sur ses épaules, pris un autre élément de ses affaires mais en laissa deux qui semblaient être un sac de couchage, et une couverture enveloppée.

Elle s’avança vers la sortie du jardin public sans un regard pour les victimes de sa colère gisant par terre et de leur côté le couple âgé se dirigea vers le théâtre proche pour assister à un autre genre de spectacle.

Au même moment, deux jeunes femmes découvrirent sur le sol un morceau de téléphone, puis l’autre morceau. Elles les ramassèrent et avant de continuer à passer leur chemin elles découvrirent aussi la carte. Elles remontèrent le puzzle, se regardèrent et se décidèrent à faire un numéro.

 

De leur côté le couple âgé était entré dans la salle où trois femmes se racontaient leur vie dans une laverie automatique en attendant la fin de leur lessive. Une vie très rose au départ pour la jeune africaine qui va se marier, la jeune étudiante qui devient maître de conférence mais les maris firent passer l’ambiance du rose au rouge.

Au bout d’un moment la jeune prof décrocha le téléphone : au bout du fil un amoureux qu’elle aurait dû traiter de merdre mais le ton de la pièce tout en rendant vie à ce moment populaire n’employait pas de mot vulgaire, expéditif, définitif. Elle y perdit ensuite la vie. J-P Damaggio