revue vallejo

Revue Favorables Paris Poema n°1 (La Revue en espagnol est animée par Juan Larrea et César Vallejo, et je crains qu'elle n'ait eu que deux numéros). On y trouve deux poèmes de Tristan Tzara daté du 1 de Julio de 1926, un de Vicente Huidobro, et Me estoy riendo de Vallejo, plus un texte de Juan Gris sur la peinture.

Ce texte de Vallejo n'est pas tendre avec la génération littéraire de son temps en langue espagnole. Il donne son état d'esprit en 1926.

J-P Damaggio

 Etat de la littérature espagnole

La jeunesse littéraire d'Espagne et d'Amérique latine manque en ce moment de maîtres. Ni Unamuno, le plus puissant des anciens écrivains, ne parvient à inspirer une direction aux jeunes. Aucun jeune ne l'aime jusqu'à l'ériger en mentor. Où a-t-on même invoqué un mot de Unamuno, comme modèle, pour la génération actuelle? Où sont les deux apôtres d'Unamuno? Où se trouve l'Etat Major qui le voit comme un conseiller? Quand il parle, il est applaudi; quand il crie ou blasphème ou va en prison, il est acclamé et on lui lance des fleurs, mais il ne soulève pas l'homme ou les hommes qui, sous sa contagion éclairée, embrassent son poids d'histoire, et la pleine responsabilité de l'avenir. L'admiration et l'enthousiasme que Unamuno réveille dans le peuple en général, prouvent leur médiocrité. Quant à Ortega Gasset, je pense ne pas me tromper, si je lui refuse la plus minime qualité de maître. Ortega Gasset, dont la mauvaise mentalité germanisé traîne constamment à travers les terrains de la plus simple littérature, est juste un éléphant blanc dans l'enseignement créatif. En Amérique espagnole le manque de maîtres est encore plus élevé.

Certains faits et spectacle de marionnettes, qui se sont produits récemment entre Chocano, Lugones et Vasconcelos, démontrent clairement que nos aînés cherchent l'inspiration - à cette heure! - dans des sources lointaines et des dossiers fermés à la culture. Certains, émus par un neopuritanismo, avec des traces de tartufisme, et d'autres, agités pour un nietzchieisme bâtard, cru et non primitif, -ce qui est quelque chose d'autre -, tous ces acteurs de l'idéalisme sont, chacun à leur manière, avec des méthodes de devins, déjà usées et stériles. D'ailleurs, personne ne sait ce qu'ils veulent, où ils vont et par où il vont. Les carriéristes sont magnifiques. D'autres sont un peu inconscients. Sous chacun de ces masques, se peint l'égoisme, la cupidité jaune de momies ou du fanatisme dément.

D'autres écrivains d'Espagne et d'Amérique sont dans le roman naturaliste, dans le style traditionnel, en vers rubendariano et sans le théâtre réaliste. Il est intéressant de noter que même dans ces clichés orientés, aucun de ces écrivains ne séduit la jeunesse ni ne se fait remarquer par une orientation en faveur de la littérature.

Au milieu de ce manque de commandement spirituel, les nouveaux écrivains de langue espagnole ne cessent de montrer leur colère contre un passé vide, vers lequel ils se tournent en vain pour s'orienter. Une telle colère apparaît chez les plus doués, qui sont rarement les plus spectaculaires. Ils renient leurs aînés et parfois nient les racines.

De la génération avant nous, nous n'avons donc rien à attendre. Elle est un échec pour nous et pour tous les temps. Si notre génération ne s'ouvre pas un chemin, son œuvre s'écrasera sur la précédente. Alors, l'histoire de la littérature espagnole fera un saut au cours des trente dernières années, comme sur un abîme. Rubén Darío élèvera sa grande voix immortelle de la rive opposée et la jeunesse saura ce qu'il a à répondre.

Nous déclarons vacants tous les postes de maîtres d'Espagne et d'Amérique. La jeunesse sans maîtres, est seule devant un présent ruineux et devant un avenir assez incertain. Notre voyage est donc difficile et héroïque à l'extrême.

Que la colère des jeunes hommes, qui se manifeste de temps en temps, par la plus forte et pure avant-garde, se convertisse le plus tôt possible pour devenir le premier tremblement créateur. César Vallejo