Pour mon travail sur le congrès des écrivains de Valence en 1937 j'aurais aimé découvrir l'intervention de Paul Nizan pour la comparer avec sa fabuleuse intervention au Congrès de 1935. Mais faute de grives on mange des merles et j'ai découvert ce reportage à Valence quelques jours après le congrès qui s'est tenu le 4 juillet, et qui a été publié le 11 août dans la revue Regards. Paul Nizan est celui qui a ramené à Paris le corps de la photographe Gerda Taro tuée sur le front de Brunete... par un char républicain qui n'avait pas vu sa voiture !  Nizan a été marqué par la guerre d'Espagne et ce fait peut à mons sens expliquer sont refus du pacto germano-soviétique. Bien sûr tous les impliqués dans cette guerre n'ont pas quitté le PCF suite au pacte... J-P Damaggio

Regards août 1937

Nuits de Valence

DANS la huerta de Valence, aux entrées de chaque village, les paysans en armes montaient la garde au milieu des orangers. Il y avait des barricades de pierre, de branchages ou de balles de coton. Sur la coupole de faïence des églises, le drapeau républicain et le drapeau rouge flottaient. C'était assez de cette vigilance et de mes signes pathétiques pour qu'on oubliât les merveilles de la province du Levant. Sagonte n'était plus la célèbre citadelle des guerres puniques, elle n'était que la ville aux trois camions blindés de l’U.G.T. et de la C.N.T. Les paysages, l'histoire, l'ancienne poésie s'évanouissaient devant les feux de la guerre civile.

A Valence, le samedi soir, personne n'avait l'avait l’air de respirer librement. Ce n’était pas simplement l'atmosphère de la grève générale, cette suspension de la vie, ni ces allées et venues des voitures réquisitionnées par les syndicats et les partis politiques. Ce n'était pas l'oppression d'un orage. Simplement tout le monde attendait l'émeute. Toute la ville pensait aux casernes silencieuses sur l'autre rive du Guadalaviar cet étrange fleuve d'herbages de flaques d'eau et de potagers.

Deux jours plus tôt, un régiment de cavalerie s'était mutiné : il ne s'était rien passé, pas un coup de feu n'avait été tiré. Les officiers avaient seulement fait savoir qu'ils n’obéissaient plus au gouvernement. Ce même samedi, le chef de bataillon promu au commandement des troupes rebelles c'était, rendu seul à la caserne, avec une sorte de courage glacé. Il était entré, les portes s'étaient refermées on avait entendu une fusillade. Sans doute était-il tué.

Deux jours plus tôt, un sergent du génie, celui dont toute l'Espagne républicaine sait aujourd'hui le nom, don Carlos Fabra, avait arrêté presque seul, avec une poignée d'hommes, le soulèvement des officiers du régiment de Paterna, en tuant leurs chefs.

Ainsi Valence s'inquiétait. Les régiments fidèles venaient de partir pour le front de Guadarrama : les meilleurs miliciens se rendaient à Teruel. Il ne restait que la ville et ces casernes menaçantes du 13ème lanciers et du 10ème d’infanterie.

La ville était pleine de barricades. Devant le siège du syndicat anarchiste des Cheminots, il y avait quatre barricades faites de confessionnaux, recouverts de chasubles. Au centre de la place, sur un porte-cierge de fer forgé flottait le drapeau noir et rouge de la C.N.T. Des adolescents en armes patrouillaient. eEmilio-Castelar, des groupes se formaient devant l'Ayuntamiento, devant le siège le l'Union républicaine. Un enfant traversa la place, couvert d'une grande chape noire et argent de Toussaint, coiffé d'un panier en forme de mitre.

Le soir vint. Sous les palmiers des avenues, des jeunes filles en robes claires se promenaient encore, les enfants criaient, des chargements d'oiseaux s’abattaient dans les branches.

Sur la berge du neuve, au Gouvernement civil, des barricades de sacs de terre montaient. Les gardes d'assaut, la garde civile se concentraient dans la cour intérieure. On montait aux fenêtres des mitrailleuses, derrière des matelas. Le téléphone sonnait. Quelqu'un cria que les rebelles allaient attaquer : tous les fusils s'armèrent. Mais rien ne se passa.

Derrière les barricades du quai, des miliciens de vingt ans, mal armés, qui n'avaient pas encore vu le feu, regardaient les pierres de la place déserte, les parapets du quai et cette nuit inquiétante au delà, du fleuve.

Toute la ville attendait l'éclat. Des groupes couraient en armes. Les oiseaux criaient dans les feuilles. Des camions passaient : « URP » criaient les occupants. L'un d'eux portait une mitrailleuse qu'on acclama.

Naturellement, il n'était pas question d'aller dormir. A onze heures, des coups de feu partirent de la rive rebelle, les vitres d'en face s’abattirent. Tout ce bruit éveilla les oiseaux, dispersa foule de la place Castelar.

A minuit, les mitrailleuses commencèrent à tirer. Et ainsi, il y eut de la fusillade confuse toute la nuit.

Le gouverneur civil avait envoyé un ultimatum aux rebelles : ils avaient trois heures pour sa rendre.

L’aube, qui vient tôt en juillet arriva : les coqs chantèrent et leur chant faisaient une rumeur de foule et de fête. Les rues étaient désertes : on marchait sans rencontrer personne dans ces rues valenciennes à façades peintes, à beaux balcons, avec des arbres sur les terrasses. Parfois, sous un porche un homme dormait.

De temps en temps des coups de révolver partaient : les fascistes tiraient des toits, il fallait se coller contre un mur. Dans les grandes rues du centre des miliciens creusés par l’insomnie surveillaient le faite des maisons, le doigt sur la détente de leurs armes.

Sur le quai, un milicien dit :

-Ils se sont rendus.

C'était une nouvelle qui se répandait comme un coup de foudre : toutes les rues s'emplirent d'une foule qui dévala du côté des casernes ; à l’entrée des ponts, il y avait des gardes d'assaut ; ils étaient débordés par ces hommes qui couraient à la conquête des armes. Des autos, des camions changeaient de vitesse. Déjà, les premiers vainqueurs venaient, avec des colliers de bandes de mitrailleuses, des chapelets de casques, des fusils.

Dans la caserne blanche du 10ème d’infanterie, les troupes du génie venues de Paterna entrèrent, commandées Carlos Fabra, promu lieutenant la veille, il marchait, le poing levé, la figure blanche de joie, acclamé. Les chefs de la étaient fusillés, les soldats fraternisaient avec les vainqueurs.

Qu'est-ce qui est plus secret, plus fermé, plus hostile qu'une caserne ? Cette foule prenait possession de ces bâtiments nus, comme d'un monastère, d’une prison. C'était une découverte. Il y avait chez ces hommes un sentiment pareil à celui des enfants qui explorent un grenier rempli d'antiques merveilles.

Dans les chambrées, les paquetages étaient ouverts : les lettres, les souvenirs s'envolaient dans les courants d’air du matin ; toute une vie s'évanouissait. A la bibliothèque, les ouvriers lisaient les titres des livres : l’un d'eux ouvrit une traduction de Dumas et commença à lire. Quelqu'un tenait une mappemonde dans ses mains comme il aurait tenu toute la terre ; un autre faisait rouler dans sa main une boule brillante de billard comme il aurait tenu un œuf fragile. Un vieillard soufflotait dans un trombone.

A l'horloge du Foyer du Soldat où les cartes trainaient encore sur les tables. Il était 8 h 10. Au corps de garde les miliciens socialistes et communistes établissaient l'ordre. Des coups de feu éclatèrent ; on se coucha : ce n'étaient pas les rebelles, ce n'était qu'un feu d'artifice valencien.

Sur les routes arrivaient déjà les camions chargés de paysans en armes qui amenaient du renfort.

Valence respirait : après les menaces d'orage, l'orage avait enfin éclaté. Le peuple était en armes, le dernier exploit des fascistes vaincus dans les provinces du Levant. Il n'y avait pas une violence, pas une bassesse. Toute cette victoire s'entourait d'une extraordinaire dignité. Simplement, la liberté était sauvée. Les syndicats pouvaient donner l'ordre reprendre le travail pour le lendemain.

Place Emilio Castelar, quelqu'un tira en l'air : tous les pigeons blancs de l'Ayuntamiento prirent leur vol. Un adolescent arrivé trop tard pour les Mausers, trop tard pour les grenades à main, retrait en ville avec un mousquet incrusté de nacre et d'argent. Un milicien marchait avec sa mère, ses sœurs, son amie : toutes ces femmes riaient.

Paul Nizan