Mouss et Hakim

La tchatche des frangins des faubourgs toulousains

VENDREDI, 24 JUIN, 2005, L'HUMANITÉ

Avec ces deux-là, il y a tant de fêtes qu'ils arrivent à faire oublier les jours de pluie. L'été est là et l'on retrouve Hakim et Mouss Amokrane avec leur accent chantant - celui de Toulouse - où ils vivent et qui sert de QG autant que de base arrière à leurs succès. C'est ici, côté faubourgs de la Ville rose, qu'ils ont composé avec Magyd Cherfi et Rémi Sanchez les plus belles pages de l'aventure Zebda. Agitateurs du collectif toulousain mis entre parenthèses en octobre 2003, après l'album solo de Magyd (Cité des étoiles), les frères Amokrane reviennent avec Mouss et Hakim ou le contraire, premier opus concocté en famille. Un album où se croisent les textes ensoleillés de différents auteurs, dont le fidèle Cherfi, mais aussi Marc Estève ou encore Claude Nougaro qui, il y a quelques années, leur a offert Bottes de banlieue. Un disque taillé dans le rock festif qui devrait prendre sa dimension sur scène grâce à des arrangements live. Nouvelles chansons, nouveaux musiciens et pas mal de concerts en perspective... L'expérience témoigne de l'évolution personnelle de Mouss et Hakim, lesquels s'avouent particulièrement heureux de « repartir de zéro ». Signe, qu'après Zebda, ils n'ont pas dit leur dernier mot.

 

À l'écoute de votre album, on retrouve beaucoup du son de Zebda...

Mouss. Cet album, on le vit comme une continuité et non comme une rupture avec ce qu'on a pu faire auparavant.

Hakim. Il est dans la suite logique de notre évolution musicale par rapport à Zebda, 100 % collègues, Motivé(e) s. On avait envie d'aller plus loin dans notre recherche.

Mouss. Il faut préciser qu'on a fait l'album à trois, avec Rémi, quelqu'un d'important dans la musique de Zebda. Ensemble, nous en formons un des noyaux. On a toujours porté ce style de musique, cette recherche d'énergie, de travail sur la musicalité avec un côté festif. C'est vrai que si on prend les deux aventures post-zebdaiennes (celle de Magyd et la nôtre, si l'on met les albums côte à côte), on peut se faire une idée de l'harmonie Zebda et de ce qu'elle a de supérieur puisque c'est le groupe qui nous rassemble.

 La mise en parenthèse du collectif date de deux ans. Avec le recul, comment avez-vous vécu cette transition ?

Hakim. D'abord dans le travail. Après la dernière date de Zebda en octobre 2003, on a enchaîné directement sur des recherches musicales, des textes d'auteurs. Il y a eu également différentes collaborations avec Cheb Mami, Brigitte Fontaine ou Tiken Jah Fakoly. On n'a pas chômé !

Mouss. Cela nous a amenés à imaginer cet enregistrement où on a fait un travail plus personnel, avec moins de compromis, dans un climat plus décontracté, avec des décisions prises rapidement puisqu'on est trois et non pas sept comme auparavant.

Hakim. Zebda, c'est un laboratoire de discussions et de dialogues. Du coup, réaliser notre disque a été beaucoup plus simple. Les prises de décision, les envies de chacun, le choix des chansons... Nous étions quasiment d'accord sur tout.

Mouss. Pour nous, c'est comme un premier album.

 Musicalement, que vouliez-vous faire ?

Hakim. On avait envie d'un esprit rock en rapport avec notre génération musicale : les Clash, la Mano Negra.

 Est-ce évident de repartir de zéro ?

Mouss. C'est d'autant plus évident que la décision d'arrêter Zebda a été prise en conscience. Il n'y a pas de frustration. Avec le recul, on ne regrette pas de l'avoir prise, même si cela s'est accompagné de toutes sortes de questions : suis-je capable encore de créer, d'être original, d'avoir de l'exigence. C'est au fur à mesure du travail que l'angoisse s'estompe...

 En tant que frères, cela ne doit pas être aisé de travailler en famille...

Mouss. Comme dans toutes les familles, il peut y avoir quelques petits accrochages. En même temps, il y a cette notion d'amour filial incontestable. C'est une différence majeure qu'on ne retrouve pas avec une autre relation, même la plus amicale. Dans la musique, il s'agit de comprendre la sensibilité de l'autre, ce qu'il a envie d'exprimer, comprendre, dire. Si on a intitulé cet album Hakim et Mouss ou le contraire, c'est parce que c'est une question à laquelle on n'a pas encore réussi à répondre jusqu'à maintenant. Tous les deux, nous sommes en ligne, égaux. Ce sentiment, c'est le fait d'être frères. Hakim, j'ai envie qu'il cartonne et non pas de prendre le dessus sur lui.

Hakim. C'est la complémentarité dans la différence. C'est ce qui fait notre force.

 Quels sont vos qualités et vos défauts respectifs ?

Hakim. Moi, je suis gentil, Mouss, lui, est méchant ! (rires).

Mouss. Moi, je suis super généreux et lui est radin. Il est bourrin, et moi je suis un intello ! (rires)

Hakim. Moi, j'écoutais du rockabilly et lui du funky, et j'ai fait du rugby à treize et il a fait du foot. C'est intéressant dans un parcours de frangins.

 Politiquement, vous êtes sur la même longueur d'onde ?

Mouss. Assez oui...

Hakim. C'est de famille. Notre père, immigré algérien, travaillait en France dans les années soixante. Il disait : « On ne m'accorde pas le droit de vote, donc je vote au syndicat. » Il était cégétiste. Cela fait partie de notre histoire. Il y a aussi notre grand frère Salah, qui est très connu politiquement à Toulouse. On a eu une éducation de dialogue, de tchatche. Ça nous aide beaucoup, y compris dans le choix de nos chansons.

Mouss. Avec Zebda, on a fait peu de chanson pamphlétaire, à part un titre qui a particulièrement marqué le Bruit et l'Odeur. Ce n'est pas évident d'écrire une chanson « politique ». Ce qui nous importe surtout, c'est de faire des chansons qui ont du sens en y mettant certaines valeurs qu'on a envie de revendiquer.

 Comment interprétez-vous les résultats du référendum sur la constitution européenne ?

Mouss. Pour nous, ce « non » c'est comme une respiration nouvelle. Il y a quelque chose qui s'est passé et fait vraiment du bien dans la perspective, l'espoir d'un renouveau, même si on ne connaît pas l'aboutissement de ce schéma post-référendum. Nous, on a voté « non » en espérant qu'il y ait derrière tout cela une contestation réelle d'un système archaïque, contre lequel pour notre part, on s'est toujours révoltés.

 Parmi vos nouvelles chansons, il y a Bottes de banlieue, un texte de Claude Nougaro...

Mouss. On l'a rencontré un jour dans un restaurant au début de l'enregistrement du disque. En discutant, il nous dit : « J'ai un texte que j'ai écrit en pensant à vous, que j'ai écrit en 1998 pendant les émeutes du Mirail. » Cela a été un grand moment, un honneur pour nous. Ce texte a été un moteur essentiel dans la recherche globale de notre création. Après, il a fallu mettre notre musicalité dans les mots de cette poésie même si elle y est déjà, étant donné que c'est du Nougaro. Il nous disait : « Ce texte, il ne peut être que pour vous, vous les gars des faubourgs. » C'est superbe comme image, car c'est vrai qu'on n'est pas des banlieues, ni des cités. On est des faubourgs de la ville.

Entretien réalisé par Victor Hache

Album Mouss et Hakim ou le contraire chez Atmosphériques Tournée à partir du 1er juillet (Sète), et aussi le 10 juillet au Festival Soliday's, hippodrome de Longchamp à Paris...