A chercher Paul Nizan j'ai cherché sur l'Humanité. Article utile même s'il manque à la phrase "Nizan quitte le PCF"  la suite : "sous le feu des insultes les plus viles". A relire avec le temps. J-P Damaggio

 

Paul Nizan Une plume noire dans l’encre rouge

LIONEL DECOTTIGNIES, MARDI, 17 JUILLET, 2012, L'HUMANITÉ

 Journaliste engagé, Paul Nizan travaillera sans relâche à ce que l’information devienne outil des luttes. Critique littéraire puis reporter, à l’Humanité comme ailleurs, il restera fidèle à ses valeurs.

 Il était communiste, il fut journaliste. Journaliste et communiste. Paul Nizan fit de l’écriture d’information un outil, de sa fonction un établi dédié à la cause prolétarienne. En dépit d’une vie écourtée, il fut au cœur de tous les combats de son époque avec pour seule boussole, la lutte. La lutte des classes. Classe contre classe. Sectarisme diront certains, ­orthodoxie appuieront d’autres, « oui, je suis manichéen », reconnaissait-il. Pouvait-il en être autrement ? Lui dont son épouse Henriette dira que son adhésion au PCF (en 1927) fut « une véritable thérapie, sa raison de vivre ». Lui qui s’estimera au service complet de la révolution, dont le PCF est l’instrument. Son intransigeance ne sera dès lors qu’à la mesure de son engagement. Ne se considère-t-il d’ailleurs pas davantage un « propagandiste » qu’un journaliste ?

 Si son œuvre romanesque ­préfigure l’existentialisme et demeure empreinte de métaphysique, ses écrits de presse se réfèrent au matérialisme dialectique. Il a lu et assimilé Marx dans le texte, l’applique à la lettre. Ces lignes de conduite lui vaudront une précocité, une clairvoyance et un sens de l’analyse aiguisés. Très tôt, Nizan se confronte à l’écriture. Né en 1905 à Tours, il obtiendra, à dix-sept ans, son baccalauréat philosophie-grec. Un an plus tard, il publie ses premiers textes pour la Revue sans titre, « organe de défense des jeunes, revue de l’Association générale des jeunes écrivains et artistes ». Déjà fait-il preuve d’impétuosité et de ­virulence. Elles dresseront les traits du style Nizan. Pamphlétaire de ­génie, il transforme par son acidité, aujourd’hui encore et cinquante-deux ans après sa mort, le moindre journal satirique en dragée de miel. Gorgé d’idéal, il sculptera l’horizon par sa plume incandescente.

 Alors que la forme sert trop souvent de cache-misère intellectuel, lui fera de l’écriture un élégant puits au service des idées. Ainsi fera-t-il sienne la célèbre phrase de Victor Hugo, « la forme, c’est le fond qui remonte à la surface ». Un souci esthétique, pour ne pas dire une politesse d’esprit, qu’il s’appliquera à lui-même et qui lui vaudra l’image d’éternel dandy.

 Les études terminées après l’École normale supérieure, son voyage au Yémen bouclé, qui donnera ­naissance à Aden Arabie, et ­désormais titulaire d’une agrégation de philosophie, Nizan s’astreint à son rôle d’intellectuel engagé. Il a vingt-cinq ans. Nous sommes en 1930. Un an plus tôt, il participait à la Revue marxiste. Depuis mai 1930, il signe des critiques littéraires pour la revue Europe. Éclate dès lors au grand jour son talent de polémiste. Parallèlement à Europe, l’agrégé de philosophie intègre la revue Bifur, une publication qui jouit de précieux soutiens tels que ceux de Michaux, Picabia, Buñuel ou James Joyce. Peu à peu, l’auteur des Chiens de garde imposera sa patte, prônant une fois encore une rupture radicale. « Il y a des penseurs qui s’accommodent de l’esclavage présent de la plus grande partie de l’humanité et il y a quelques hommes qui n’aiment pas cet esclavage, entreprenant contre lui et contre ses défenseurs une offensive théorique. »

 À compter du 2 décembre 1932 et jusqu’au 4 août 1933, à l’invitation de Paul-Vaillant Couturier, Nizan rejoint l’Humanité et poursuit sa ­carrière de critique littéraire. Une ­entrée fracassante qui aujourd’hui toujours fait référence, tant par sa lucidité que par sa percutante clairvoyance. Dans l’édition du 9 décembre 1932, Nizan consacre un article à Voyage au bout de la nuit, de Céline. Face à cette « œuvre considérable », Nizan impose ses « réserves ». Ainsi fut-il l’un des premiers, si ce n’est le premier, à ­deviner la trajectoire du futur auteur de ­Bagatelles pour un massacre. Un sens de la « prophétie » qu’il rééditera quelques années plus tard (1935) dans les colonnes de Vendredi, concernant Drieu La Rochelle.

 En 1935, après un voyage en URSS et un court et douloureux passage à Monde, l’hebdomadaire dirigé par Henri Barbusse, Nizan réintègre l’Humanité. Ne renonçant pas à ses chroniques littéraires, il deviendra néanmoins rédacteur diplomatique au service de politique étrangère dirigé par Gabriel Péri. Deux années durant, Paul Nizan retranscrira les bouleversements du monde, alliant colère et convictions. Il suivra le conflit italo-éthiopien, la remilitarisation de la Rhénanie, la guerre d’Espagne. Envoyé spécial à Barcelone, il fustigera la non-­intervention et l’abandon des républicains. À partir de février 1937, Nizan rejoint le journal Ce soir, où il poursuivra le travail entamé à ­l’Humanité. Il s’intéressera à l’Anschluss, aux accords de Munich, vilipendera la presse « servile », s’évertuera à faire rendre gorge aux puissants. De cette période, Nizan affûtera ses arguments et affinera sa vision du métier de journaliste. Ce dernier devant être à ses yeux « l’historien de l’immédiat ». Un fait illustre sa conception et ses « combats de partisan ». En août 1935, Nizan est à Brest, en reportage pour le compte de l’Humanité à la suite de l’assassinat d’un ouvrier. Des émeutes suivirent le meurtre. En mal d’informations, il s’en remet aux agences de presse. Nizan et sa rédaction prendront soin de s’en démarquer et de prévenir le lecteur : « On remarquera que cette dépêche d’agence bourgeoise, que nous reproduisons sous toutes ­réserves, rejette systématiquement les responsabilités sur les travailleurs. » Philosophe de formation, il n’oubliera pas, dès lors, de penser sa fonction.

 Après les Chiens de garde, paru en 1932, Nizan sonnera à nouveau la charge en 1939 avec Chronique de septembre, où il déjoue les postures et impostures des journalistes aux ordres : « Le fait journalistique n’obéit pas à d’autres règles que le fait proprement historique. Il est exactement, au même titre que lui, l’objet de sa connaissance indirecte, d’un savoir fondé sur des traces (…). Aucun témoignage unique n’a jamais présenté des caractères d’évidence historique. » Cette même année, à la suite du pacte germano-soviétique, Nizan quitte le PCF.

 Un an après, il sera tué ­durant l’offensive allemande contre ­Dunkerque, le 23 mai 1940. Paul Nizan, est mort à trente-cinq ans, il fut ­communiste, il était journaliste.