Non je ne dévie pas de ma route avec ce message. J’en profite pour un hommage à un homme qui pendant quelques années à consacré ses jours à Léon Cladel en publiant dans la maison d’édition créée à cet effet deux livres sur Cladel : Fabrice Michaux.

Aujourd’hui je reprends du livre de poésies de Cladel le texte extrait du roman Kerkadec, un roman à la gloire d’un garde-barrière et le poème décrit ici tous ceux qui triment.

  

 

Fabrice Michaux

   C'est pas pour la frime...

 

C'est pas pour la frime :

il faut se dévisser

Et se décarcasser ;

Trime, trime, trime

Et sois bon

Franc luron !

Mais garde le jeûne,

La fringale aussi,

Toi, l'endurci,

Vieux ou jeune !

Marche, animal,

Bien ou mal,

Et jeûne, jeûne,

Faible ou fort

Jusqu'à la mort.

Trime, trime, trime

Purge le crime

D'avoir soif et faim,

Crève enfin !

 

En citant ce poème dans un article de la Revue socialiste (premier trimestre 1885 p. 60) Cladel précise au cours d’une rencontre avec un travailleur :

"On crie haut qu'il n’y a plus de classes, et qu'en France la Révolution a tout nivelé ; seuls, ceux-là qui en bénéficièrent, les bourgeois, propagent cette erreur. Aujourd'hui, le prolétaire, aussi nu que celui de la vieille Rome, est beaucoup plus l’esclave et la victime des nouveaux patriciens, les capitalistes, que le vilain ne le fut jamais du noble, sous les rois prétendus légitimes. Et c'est à cela que tristement je pensais, dès que le serf dont j'avais reçu les amères confidences m'eut quitté. Quoi tant d'existences humaines vendues à quelques rapaces privilégiés, au prix d’un salaire dérisoire ! et si le salarié ne succombe pas avant le temps réglementaire, une insuffisante pension, ou plutôt une aumône, accordée de mauvaise grâce, prolongera l'agonie de ce meurt-de faim, par qui ses bourreaux furent enrichis ; et si la famine ou quelque machine le tue, avant qu'usé totalement, il ait été mir à la retraite ou mieux au rancart, l'opulente et chiche compagnie laissera se morfondre, dans aucune pitié, la veuve et les enfants de ce mercenaire mort en la servant, dans l'indigence et le désespoir. Ils n'auront rien à réclamer ; on ne leur devra rien que l'indifférence ou le mépris dont les oisifs de la grasse bourgeoisie abreuvent les maigres travailleurs de la plèbe... «Ah ! c'était écrié pendant notre conversation, ce déshérité qui, lui, d'ailleurs, en cela plus heureux que bien d'autres, avait conscience de ses droits et de ceux de ses frères, qui constituent amplement la majorité de la nation, nous jeûnons, nous autres, depuis la niche qui nous sert de berceau jusqu'au coin de terre où l'on creuse notre fosse commune ; on mange du moins, au bagne! Il y a des jours où je voudrais y être et n'en plus sortir. »

Il y était et dans le pire de tous, que nulles murailles ne bornent et qu'aucun toit n'abrite, celui de la misère où ses innombrables pareils, les décharnés, exploités par une poignée de ventrus qui possèdent et dirigent tout; croupissaient avec lui condamnés à la fringale éternelle, ainsi qu'aux travaux forcés à perpétuité; comme lui.

— Mais voilà ce qui me console, avait-il ajouté de sa langue acérée, pittoresque ; eux, ces porte frac, et ça les défrise, ils sont tenus de claquer aussi, comme nous autres, la canaille en blouse. Oui, ventre-bleu ! oui, mauvais moment à passer pour le pauvre et surtout pour le riche, une semaine ou l'autre…" Cladel