Josep Fontana

(dessin Marisol Calès)

Josep Fontana est un historien catalan incomparable. Peu traduit en France, j’ai voulu relire son chapitre sur «le miroir courtois» dans son livre de 1995, L’Europe en procès (Europa ante el espejo de 1992), en lien avec ce qu’Aragon fait des troubadours. En fait je vais retenir ici un élément de son dernier chapitre (Hors de la galerie des miroirs) où il se confronte à l’histoire moderne.

 « Nous avons un reflet de la perte de nos illusions collectives dans le changement survenu dans la littérature d'anticipation. Jusqu'à une époque récente, elle supposait qu'un processus continu d'innovations technologiques amènerait parallèlement une transformation positive de notre société — ce qui explique que le risque et la menace devaient, selon elle, être cherchés dans d'autres galaxies —, mais, aujourd'hui, elle s'est recentrée sur notre planète, pour nous décrire un avenir d'épuisement des ressources, de catastrophe et de misère, où les héros luttent pour leur survie. Si les terreurs de l'an 1000 n'ont jamais existé, celles de l'an 2000 sont là qui assombrissent nos jours.

Depuis longtemps, certains avaient compris la nécessité d'abandonner cette vision de l'histoire sur laquelle nous avons fondé nos fausses attentes du futur. En une période critique de l'Europe et de leur propre vie, deux hommes d'origine et de culture différentes l'ont dit, qui sont venus mourir en terre catalane, au même moment et qui tous deux ont laissé un message de vigilance et, malgré tout, d'espérance. Le premier, en 1939, fut Antonio Machado, qui, peu avant sa mort, fuyant le franquisme avait écrit : « En réalité, quand nous méditons sur le passé pour savoir ce qu'il portait en lui, il est facile d'y trouver un amas d'espérances — non réussies, mais pas manquées non plus — un futur, en somme, légitime objet de prophétie.» Le type d'histoire qui nous permettra d'effectuer de telles découvertes devra être très différent de ce qu'on a écrit au cours des deux derniers siècles depuis Gibbon jusqu'à Douglas North, où tout arrive fatalement inévitablement.

Autre fugitif du fascisme, Walter Benjamin, qui mourut l'année suivante tout près du lieu où s'éteignit le poète andalou, appela avec insistance notre attention sur les inconvénients de cette vision linéaire et simpliste. Il signalait le cas concret de l'attitude qui menait à voir le fascisme comme quelque chose d'aberrant et d'exceptionnel, incompatible avec le progrès, et non comme le fruit logique et naturel d'un temps et de circonstances donnés (et nous pouvons constater aujourd'hui qu'il renaît parmi nous sans que nous nous scandalisions, sinon de ses «excès»). Mais surtout, il nous avertissait d'une autre conséquence de cette même erreur, qui explique le désarroi actuel de la gauche et du mouvement ouvrier : la croyance qu'ils avaient les forces de l'histoire de leur côté, ce qui, tôt ou tard, mais sûrement, devait leur donner la victoire.

Les historiens ont lu ces avertissements et d'autres semblables — et ils en ont fait de belles citations dans leurs œuvres — sans vouloir s'informer des problèmes de fond qu'ils posaient. Et quand l'actualité est venue les confirmer, en jetant par terre leurs artificieuses interprétations, ils n'ont pas voulu affronter la réalité et se sont mis à faire des discours sur le discours, car il est plus commode de s'occuper des mots que des hommes. La façon dont une bonne partie des historiens actuels évite les problèmes compromettants, se repliant dans un monde livresque où se débattent des questions qui n'intéressent que la tribu académique elle-même, montre à quel point est toujours valable ce que Kant écrivait en 1766: «Le bavardage méthodique des universités n'est souvent qu'un accord pour écarter, par le biais d'une sémantique changeante, une question difficile à résoudre. » Ou incommode.

Il nous faut sortir de la galerie des miroirs déformants où notre culture est piégée. C'est seulement alors que nous pourrons commencer à étudier les sociétés humaines dans le « grand livre du monde », qui, dans notre cas, doit être «le grand livre de la vie», et entreprendre la tâche de démonter cette vision linéaire du cours de l’histoire qui interprète mécaniquement chaque changement comme une amélioration, chaque nouvelle étape comme un progrès.»

 Ce texte, qui pousse à une confrontation entre Machado et Benjamin, tous deux morts face à la Méditerranée à quelques kilomètres de distance, et face au fascisme, me renvoie à ce «coup d’Etat» de ma prof d’histoire en 1969 qui, toute jeune remplaçante de l’ancêtre parti à la retraite, a d’abord insisté pour enlever toute flèche à la frise de l’histoire. Non, chers enfants, l’histoire n’a pas de sens ! Le problème, le lecteur le devine, c’est que ce geste visait surtout à décourager les porteurs de la révolution sociale qui, en réponse, le refusaient au nom d’un humanisme abstrait ! Si l’histoire n’était plus l’histoire des progrès de l’humanité (dont l’Europe tenait le flambeau et plus encore la France), fallait-il alors désespérer ? Tout simplement, il fallait inventer une lutte sociale d’autant plus audacieuse, qu’elle se ferait sans messianisme.

J-P Damaggio