Loredano Benjamin

Il avait passé Collioure (Col libre) Banyuls, Cerbère et au sommet du col, sur un parking de station service, il s’était arrêté. En bas, côté espagnol, entre mer et montagne il admirait le lieu de sa destination, le lieu de son rendez-vous.

Hans Haacke avait le temps, non qu’il soit en avance, non qu’il soit en vacances. Pour certains rendez-vous, l’heure importe peu.

Il scrutait chaque détail et surtout le cimetière, un peu au-dessus du village sur la montagne opposée.

De là où il était, le village tenait dans la paume de sa main et avait pour nom Port-Bou.

Si l’heure n’était pas son problème, le jour oui : le 3 juillet 1995 allait entrer à jamais dans sa vie !

Hans Haacke avait voulu depuis longtemps ce pèlerinage et son nom allemand renvoie aussitôt à cet autre allemand enterré au petit cimetière maintenant si proche, mais qu’il hésitait à affronter.

Il se résigna à remonter dans sa voiture et entreprit sa descente vers ce bout d’Espagne marqué un jour par l’histoire.

En arrivant, laissant sur sa gauche un monument à la gloire de la sardane, il trouva place pour se garer, juste sous les arbres de la place à droite à l’heure où l’Espagne est au plus calme, même dans un village frontalier !

Le soleil tapait un peu mais l’hésitation ayant fait place à l’impatience, il commença à arpenter une rue puis à monter vers le cimetière.

Quelques arbustes, une porte qui grince, des tombes en escalier, et là sous ses yeux il a lu : Walter Benjamin. Dix ans de fuites à son actif ! de 1930 à 1940 !

Quand en 1930 il a compris qu’être juif en Allemagne n’allait pas être possible pour lui, un homme l’aida à partir : Ernst Junger, de trois ans son cadet.

Quand en 1940 il a décidé que dix ans de fuites ça suffisait, Ernst Junger était un officier de l’armée allemande installé à Paris où, bien que philosophe ou parce que philosophe, il avait pour tâche de censurer les lettres des soldats.

En découpant au ciseau des passages, en recouvrant de tâches noires quelques lignes ? Jamais Ernst Junger n’a écrit le petit livre pourtant si utile : La censure pour les nuls, par contre il a raconté dans son journal parisien, le bombardement de 1944.

Cet homme pour qui la victoire du nazisme était une belle aventure et sa défaite un recul de la liberté puisque depuis il est devenu impossible de dire « je suis fasciste » sans subir les sarcasmes les plus divers, cet homme, justement en ce 3 juillet 1995, était honoré à l’université de Madrid, du titre de docteur Honoris Causa !

 Hans Haacke, sortit du cimetière, s’avança vers l’étrange monument composé d’un tunnel avec la mer au bout et, malgré quelques sanglots, raconta cette infamie à l’ombre de Walter Benjamin !

 Benjamin dans un acte radical qu’il a toujours aimé, avait écrit : «Il n’existe aucun document de culture qui ne soit en même temps un signe de barbarie.» et Hans Haacke de lui avouer : il existe des documents qui cependant sont plus des actes de barbarie que de culture !

Rien de tel pour cesser de fuir que de cesser de vivre. J-P Damaggio