Monsieur l’ex-président, en tant qu’amoureux de l’Equateur et de la révolution citoyenne je tiens à vous envoyer ces quelques mots.

Quand vous vous êtes adressés aux Insoumis à Marseille, j’ai senti dans le public une certaine fierté à recevoir un ancien président, un peu comme la preuve que leur champion qui vous a présenté, peut aussi être élu président. Mélenchon a eu raison de rappeler La Condamine avec qui parfois je rêve d’avoir fait mon premier voyage à Quito.

 Aussi, j’aurai préféré vous envoyer une lettre de félicitations car j’ai pu mesurer la nature de vos efforts, l’inconséquence de gens prétendument à votre gauche qui au second tour ont préféré soutenir la droite, et je connais parfaitement la puissance de vos adversaires.

Sauf que je ne crois pas que l’autosatisfaction soit le meilleur moyen pour rendre plus savant et plus intelligent un auditoire, surtout un auditoire qui vous était acquis.

Je pense d’abord à ce thème devenu classique chez les hommes politiques qui consiste à dénoncer les médias. Vous avez parlé comme si depuis quinze ans, en Amérique latine, des efforts considérables n’avaient pas été mis en place pour contrer le pouvoir de la finance sur les médias.

Vous avez indiqué que vous-mêmes vous avez créé une télévision publique qui n’existait pas. A l’échelle du continent est né Télésur. Des journaux ont aussi apporté leur contribution à l’action démocratique et en Equateur je pense au Telegrafo.

 Quand on fait un bilan qui répète seulement la puissance des médias capitalistes sans faire le bilan de quinze ans d’opposition à ce pouvoir, on laisse en plan la réflexion sur l’alternative. En France vous aviez suscité l’enthousiasme d’un cinéaste alternatif comme Pierre Carles mais voilà, quand il est venu dans votre pays, il a été obligé de noter que tout était moins rose qu’attendu !

Mélenchon l’a indiqué dans sa présentation : tout ne peut pas être rose mais quand on sait la puissance de l’impérialisme américain on ne va pas jeter la pierre à des amis qui ont déjà tant à faire ! Une façon de vous encourager, Monsieur le Président, à faire devant les Insoumis un discours… de propagande. Quand on vous écoute, on comprend que les médias officiels de la "gauche" soient peu efficaces.

 Aujourd’hui, malgré l’élection d’un membre de votre parti, que vous avez fortement soutenu, vous dîtes que l’Equateur est en train de tomber en quelques jours, dans les bras des USA. Mais alors, vos heures d’émissions télés ont été sans effet durable ? Vous n’êtes plus président et en deux mois, malgré la victoire électorale de votre parti, votre œuvre s’effondre comme un château de cartes ? A cause des médias !

 Vous l’expliquez et vous avez raison : ce qui se passe en Equateur est la répétition de ce qui s’est passé au Brésil où au nom de la dénonciation de la corruption, le système capitaliste reprend le pouvoir ! Sur ce point je suis d’accord avec vous : le système dominant ne se défend plus par la droite mais par la gauche ! Sauf que cette invention ne date pas d’aujourd’hui et n’est possible que parce que des gens de «gauche» scient depuis des décennies la branche sur laquelle ils étaient assis !

Il est Equatorien, il s’appelle Napoléon Saltos et depuis vingt ans il étudie d’un point de vue de gauche la question de la corruption. J’ai lu avec passion son livre sur le sujet qui au départ était d’accès gratuit sur le site de Rebelion (maintenant il vaut 75 dollars). Il faisait clairement la différence politique entre la dénonciation des corrompus… et des corrupteurs. Les médias dominants dénoncent les corrompus sous le nom de dénonciation de la corruption. Et pour cette action ils n’ont aucun mal à découvrir des membres de la gauche au Brésil ou dans votre entourage en Equateur ! Or la gauche c’était l’éthique !

Pour passer à l’étape suivante, dénoncer les corrupteurs (donc le système dominant), on ne peut y arriver en blanchissant les corrompus de quelque bord qu’ils soient !

J’insiste : dénoncer les corrompus ne peut que consolider les corrupteurs.

Dénoncer les corrupteurs passe par contre par l’élimination des corrompus !

 Par ailleurs vous ajoutez que le retour du bâton vient du succès même de vos politiques de justice sociale. Les millions de personnes qui sont sortis de la pauvreté seraient entrées dans la classe moyenne (c’est aller un peu vite) et auraient pris les comportements politiques de cette classe ! Quel manque de reconnaissance de leur part ! Mais alors la gauche ira toujours à l’échec !

 L’autosatisfaction a toujours un inconvénient, l’échec vient inévitablement d’ailleurs ! Et à suivre l’aspect économique de votre conférence construite avec cet objectif (faire admettre que l’échec vient d’ailleurs), j’ai pensé à une conférence de Jacques Atali qui avec ses chiffres à lui, aurait plaidé exactement le contraire.

Sauf qu’il est impossible de répondre avec intelligence à de la propagande par de la propagande !

Votre politique, Monsieur Correa, a été comme celle de Mitterrand en 1981 : par exemple après une baisse conséquente de la dette, vous l’avez laissé remonter. Ceci étant comme la croissance (qui reste votre instrument de mesure phare) a été importante, le montant de la dette par rapport au PIB est relativement moins grave.

 Pour le dire autrement, vous auriez dû proposer, en réponse à l’invitation des Insoumis à Marseille, un débat contradictoire avec l’économiste que vous avez eu comme ministre au début, Alberto Acosta (1). Mais vous avez toujours préféré le monologue ! Or, à trop s’écouter parler… on finit par croire ce qu’on dit !

J-P Damaggio

(1) Alberto Acosta a été candidat à la présidence en 2013 au nom de la gauche et a fait seulement 3%. Le lien ci-dessous renvoie à un de ses articles en espagnol.. 

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