Clouscard a-t-il été soutenu par la presse communiste ? Voici la note de lecture qui concerne son premier livre qui, comme pour beucoup d'auteurs de thèses, sera le socle définitif de sa pensée. Je ne connais pas l'auteur (les initiales étaient expliquées en début de chronique mais pas celui de C.C.). Je penche pour Catherine Clément active à ce moment là à La Nouvelle critique le mensuel communiste. J-P Damaggio

 

La nouvelle critique avril 1973

Note de lecture : Michel Clouscard, L'Être et le Code

L'Etre et le Code a pour sous-titre : Le procès de production d'un ensemble précapitaliste.

Les prétentions de l'auteur sont grandes. Il s'agit pour lui d'étudier le procès historique de la production et ses conséquences les plus immédiates comme les plus lointaines, du Haut Moyen-Age à la Révolution française.

Nous reprendrons trois axes fondamentaux qui traversent le livre.

L'axe philosophique. C'est l'objet de l'introduction. (Introduction : « De la critique de l'épistémologie bourgeoise à la raison dialectique. » Page 1 à 55.) Clouscard y affirme que l'idéologie bourgeoise actuelle, capitaliste, est néo-kantienne. Elle se fonde sur la refonte idéaliste de la théorie de la connaissance de Kant, refonte dont Husserl est le responsable historique. Le néo-kantisme est la continuité de la métaphysique dans le rationalisme moderne. Il autorise l'occultation de problèmes fondamentaux posés par la lutte des classes, par l'appropriation des moyens de production au bénéfice d'un groupe de privilégiés. Michel Clouscard rappelle les concepts fondamentaux du marxisme-léninisme, qui permettent la connaissance réelle, objective, scientifique de l'homme.

L'axe scientifique. Cet axe est fondé sur la critique et la polémique philosophique. Michel Clouscard a dit ce qu'il n'était pas — c'est-à-dire néo-kantien — il faut maintenant que sa volonté clairement exprimée d'atteindre au savoir scientifique par et dans le marxisme-léninisme s'actualise. Pour ce faire, il va entreprendre l'étude historique du surgissement des classes sociales en France. Il construit son cadre de travail. C'est le modèle d'ensemble historique. (Première partie : « La structure féodale. » Chapitre I « Le modèle d'ensemble historique ». Page 55 à 87.) Donnons rapidement son schéma : le procès historique est soumis à une logique, la logique de la production. Le mode de production est l'expression historique de la logique de la production. « Alors la logique s'exprime selon la nécessité historique, comme l'histoire s'exprime selon la nécessité formelle » (p. 60). Clouscard axiomatise la totalité des significations recensées par le matérialisme historique, le matérialisme dialectique lui donnant la syntaxe d’ensemble de ce cadre de références. La relation MH-MD est identifiée à la relation syntaxe-sémantique. La conséquence de la construction du modèle d'ensemble historique est double : la méthodologie est établie et une tentative de réconciliation de Marx et de Hegel est proposée, à la lumière des résultats de la logique moderne (théorie des ensembles) et du léninisme (la dialectique). La méthodologie ainsi construite conduit Michel Clouscard à une étude de l'ensemble précapitaliste français. (Première partie : « La structure féodale. » Chapitre II et suivants et Troisième partie : « La logique du superstructural » page 87 à 237 et page 389 à 589.) Sur ce point, s'il faut en croire Leroy Ladurie, Perroux, Desanti, Lefebvre, Sartre, Duvignaud, Lourau, Jankelevitch, Mandrou, Freund, Cornaert, Michel Clouscard est arrivé à un résultat qui mérite la plus grande attention. L'anthropologie des classes sociales a reçu un apport décisif.

L'axe idéologique. S'appuyant sur ce double savoir constitué — philosophique et scientifique — Michel Clouscard s'attache tout au long de son travail à montrer que l'être est nié par le procès de production. Il est nié par la dynamique qu'introduit toute force de production en activité. Le producteur est arraché à ses déterminations organiques et affectives. La logique du profit vient peu à peu supplanter, dans une classe, la logique des besoins. Le consommateur vit du producteur. Le système de médiations qu'est l'Etat se met progressivement au service des intérêts privés d'une classe d'exploiteurs.

Pour conclure, disons que l'Etre et le Code laisse apparaître une rationalité nouvelle dans l'épistémologie moderne. L'ambition est énorme. Il nous appartient d'en comprendre les effets, d'en critiquer les erreurs et d'en assumer les conséquences. C. C.

L'Etre et le code. Miche Clouscard. Mai 1972. 624 pages. Editions Mouton.