"Ecrire, ma seule foi"

Il y a trois ans, son livre "Meursault, contre-enquête" connaissait un succès planétaire. Kamel Daoud publie aujourd'hui son deuxième roman, "Zabor ou les psaumes". Finies, les chroniques de presse acérées sur les dérives du monde arabe. L'écrivain a préféré la magie à l'actualité, la fiction aux polémiques. Rencontre. PAR KAMEL DAOUD

66 / Marianne / 1er  au 7 septembre 2017

 

Marianne Kamel Daoud

Avec ce livre, j'ai voulu faire acte de littérature. C'est ma passion première. La politique, je m'y suis beaucoup intéressé, à travers mes chroniques notamment, mais, pour moi, ça reste secondaire.

Quand on est opprimé, dépourvu de tout, comme dans un goulag, une prison ou simplement un pays fermé, on écrit. C'est vital, libérateur. A travers l'histoire de Zabor, je raconte en fait mon expérience intime de la littérature. Dans ce récit un peu hors du temps, le mot «Algérie» n'apparaît pas une seule fois.

Il s'agit d'une initiation magique : élevé dans un village perdu par une tante analphabète et un grand-père mutique, rejeté par son père et moqué par ses camarades, le narrateur découvre à l'adolescence qu'il possède le pouvoir de raconter le monde, et plus précisément celui de prolonger la vie des malades et des vieillards. Le secret, c'est d'écrire leur histoire. Exalté, il s'y emploie inlassablement, noircit des centaines de cahiers... Zabor ou les psaumes est une autobiographie fabulée. Comme mon personnage principal, j'ai grandi dans un petit village de l'Oranais. J'ai été élevé par mes grands-parents tandis que mon père, gendarme, se déplaçait avec ma mère et mes frères et sœurs.

Et, comme Zabor, je crois à la force de l'écriture. Vous savez, on a tous des croyances magiques qui nous aident à entretenir nos convictions.

Alors, plutôt que l'autobiographie factuelle, j'ai choisi la fable, le conte.

J'ai voulu construire un mythe, à côté duquel ma vie «réelle» paraîtrait banale. Cela répond sans doute à deux désirs contradictoires, celui de s'exposer comme un héros de légende et celui de rester discret sur soi-même, en se cachant derrière la légende, justement. Je me sens plus libre ainsi de parler du rapport à la langue, qui est aussi un rapport à la sexualité. Dans certaines parties du monde, écrire est un choix courageux qui suppose de braver pas mal d'interdits et peut devenir l'objet des fantasmes du lecteur. Le conte permet de déployer cette dimension extraordinaire. Pour raconter l'histoire du garçon qui découvre la puissance des mots, je rêvais de revenir à une écriture ludique qui en même temps se rapproche d'une écriture sacrée.

Sacrée, oui, l'écriture... Car face au Livre unique qui prétend tout expliquer, d'autres livres, heureusement, s'efforcent de reprendre la parole. En Occident comme dans le monde musulman, c'est une concurrence très ancienne, une dispute qui remonte au Moyen Age et qui fait toujours rage. Tous les radicalismes brandissent un Livre prétendument définitif : le Coran, la Bible ou le « Petit Livre rouge ». Les autres récits sont vus comme hérétiques, comme s'ils diminuaient un Dieu accapareur.

"L'ENFANT DU DÉSORDRE"

Avec le retour des fondamentalismes islamiques aujourd'hui, l'enjeu est immense. On me demande quelquefois en Occident : «Que pouvons-nous faire face à la montée de l'islam radical ?» Et je réponds qu'il faut traduire, publier. La bataille se joue sur le terrain intellectuel, littéraire. Elle est inégale : d'un côté, l'empire wahhabite publie massivement des manuels d'endoctrinement gratuits ; de l'autre, vous avez une poignée de livres comme le mien, à 20 € l'exemplaire... Ecrire, c'est tenir tête, sans soumission ni culpabilité. C'est quelque chose d'essentiel qui sauve notre part humaine. Moi, j'y crois. C'est la seule foi possible, mais je sais qu'elle a ses limites. Mon roman témoigne de cette ambiguïté : Zabor est puissant, mais ridiculisé par sa voix de chevreuil parvient à sauver des vies, mais pas celle de son père à l'agonie. La femme qu'il aime, Djemila, emmurée dans son voile d'épouse répudiée, a besoin d'un corps et non d'un conte. Parfois, on fétichise l'écrit, on s'y enferme. Le mouvement vers l'autre m'apparaît plus grand encore que la littérature... à laquelle je crois cependant. La découverte de la langue française a été pour moi une révélation. Elle s'est faite pour moi dans la solitude, même dans la clandestinité. Pour mes aînés, le français était la langue de la domination, une langue imposée. Mais moi qui suis né en 1970, j'ai appris l'arabe de l'école, langue officielle des hymnes et des slogans, et c'est le français qui a été pour moi la langue secrète de la liberté. Chez mes grands-parents qui ne lisaient pas, j'ai découvert au fond d'un coffre de vieux livres à moitié déchirés. Les couvertures m'ont fasciné, elles représentaient des femmes sensuelles, des pays inconnus. Des polars, des classiques... Je me suis efforcé de déchiffrer grâce aux rudiments de français appris à l'école. Comprendre le texte, c'était comme dénuder la femme, partir en voyage. Je déchiffrais comme on mène l'enquête, en déduisant le sens d'un mot inconnu à partir d'autres mots proches. J'ai constitué ainsi un dictionnaire intime des synonymes. Pour tout le monde, chaque mot résonne de significations empruntées à une histoire personnelle... Pour moi, ce fut vraiment un apprentissage sauvage. Je suis l'enfant d'un désordre. Je ne disposais au départ que d'une dizaine de livres. Certaines pages manquaient, je me souviens de passages épars.

Par exemple, je me souviens des aventures de Robinson Crusoé. Ce livre m'a profondément marqué parce qu'il faisait écho à ma propre solitude. Je me suis identifié... à Poli, le perroquet à qui Robinson a appris une seule phrase de cinq mots. Stevenson imagine l'île après le départ de Robinson, peuplée de perroquets qui répètent cette phrase unique, et j'ai trouvé cette idée magique, fabuleuse ! Que l'on dispose de cinq mots ou de 100 000, on se heurte forcément à la difficulté de dire le monde. Je rêve d'une langue parfaite, absolue, impossible. C'est une obsession stimulante. Mes frustrations de lecteur face à la pénurie de livres au village m'ont aussi donné beaucoup d'énergie pour écrire.

Parce qu'il y a du défi dans l'écriture. Quelque chose d'oedipien. Dans Zabor ou les psaumes, on trouve un père écrasant, qui se moque, qui abandonne son fils. On écrit contre les pères, pour les dépasser - peut-être aussi pour les sauver. Je suis en colère contre mon père et au-delà, contre nos pères de la nation, ces martyrs fondateurs de l'Algérie qui imposent à leurs enfants une culpabilité (et une soumission) sans fin. Dans la partie du monde où je vis, on n'arrive ni à tuer le père, ni à se réconcilier avec lui. Je ressens aussi de la colère contre le père que je suis moi-même : quel est ce monde absurde que je transmets à mes deux enfants ?... Cela m'inspire le désir d'y mettre du sens. Par l'écriture, nécessairement. 

PROPOS RECUEILLIS PAR ÈVE CHARRIN

 La puissance des mots

Racontée à la première personne, l'histoire de Zabor ressemble à celle de Kamel Daoud. Comme son narrateur, il a grandi dans le village d'Aboukir où il a découvert dès l'enfance la puissance des mots, comme une «dissidence», «comme un prisonnier qui partage encore le sort des siens, mais qui a déjà creusé son trou dans le mur qui l'enferme ». Ici la magie de l'écriture n'a rien d'une métaphore : dans ce roman-fable, le héros prolonge les vies en les racontant. Un splendide fantasme d'écrivain auquel le lecteur, au fil des pages, se prend à croire.  È.C.