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L’écrivain algérien a d’abord mis face à face la France et l’Algérie d’avant l’indépendance. Il vient de mettre face à face Dieu et ses fidèles avec cependant la France en trouble-fête ou plus exactement le français.

A l’indépendance suivant une formule bien connue, Kateb Yacine avait désigné le français comme butin de guerre.

Après 50 ans d’arabisation (par manque de moyens et de conscience, on pourrait parler d’arabétisation mais on va me dire colonialiste) un jeune algérien redécouvre cette langue française et le livre se passe au moment de la mort de son père. Ainsi il met en œuvre une nouvelle trilogie, celle du père (le corps); du fils (la langue) et du saint esprit (l’extase).

Ce jeune adolescent a entendu Dieu qui lui disait : LIS. Et après avoir croisé l’autre langue, il a compris : ECRIS.

Et ainsi contre le livre sacré (jamais appelé le Coran) le jeune se met à écrire en français pour sauver son village Aboukir et ses habitants. Si lire c’est savoir, ici lire c’est vivre. Une inversion du sens du monde pour qui pense que c’est de la vie que vient le savoir.

L’ombre qui plane sur cette contre-enquête n’est plus celle de Camus mais le grand vertige qui va de Robinson Crusoé (et surtout son perroquet Poll) aux Contes des mille et une nuits.

Le monologue est au cœur de l’histoire avec en son sein… un monologue au nom d’une récursivité permanente. Si bien que le livre évoque surtout le livre parfait qu’on ne pourra pas lire !

A écouter l’auteur en parler, j’ai comme la sensation qu’il lui a échappé car aucun mot, aucune phrase ne peut rendre compte d’un résultat sans équivalent. Le seul commentaire sérieux devrait se résumer à cette expression : lisez-le et vous comprendrez que dans cinquante ans quand quelqu’un osera encore dire son fait aux serviteurs volontaires, on l’appellera, zabor.

Plutôt que de bavarder sur ce conte philosophique je rêve d’un dialogue vrai ou imaginaire entre Daoud et Sansal. Deux faces d’un même combat avec Daoud qui cette fois prend un train d’avance.

Je lis :

« De l’école coranique, j’ai gardé le souci de la calligraphie, le goût de la matière (le sansal) dans le creux du mot, l’odeur des planches mouillées et la certitude qu’il y a un lien entre la prononciation et a santé ou, pour être précis entre le rythme et la vie. » p.248

Et obsession oblige :

« Dans la nuit, alors que le ciel était descendu sur la terre, je me sentais prêt à basculer par-dessus le parapet et à planer. Tout fut lié d’un coup : mes années d’angoisse face aux calligraphies, l’apprentissage de l’écriture avec le sansal et la planche près de la mosquée, la récitation aveugle, et jusqu’à la nudité entrevue du corps et le récit de voyage.» (p.308)

Du sansal, Boualem Sansal en a fait une écriture du monde même si en guise d’Aboukir il a écrit Le village de l’Allemand. Au contraire Daoud s’incruste dans le local devenu universel par un dialogue iconoclaste avec Dieu. De ce dialogue un prophète sort relativement sauvé : Younès.

« Je suis un peu Younès que Dieu a, cette fois, piégé pour lui éviter la fuite de Ninive, la baleine, la mer, le naufrage, et l’a plutôt noyé dans sa propre bave, dans son village.» (p. 238)

 Et l’extase c’est quoi ? Suspens oblige, je ne peux en dire plus.

 Bien sûr entre la vie du héros et celle de l’auteur il existe un océan que la dédicace précise ainsi :

« A mon père Hamidou

Qui me légua son alphabet

Mort si dignement,

Qu’il vainquit sa mort. »

 Jean-Paul Damaggio

 

Un écho d'Algérie avec RFI : (beaucoup mieux que es propos d'Edwy Plenel)

 En Algérie, l’auteur Kamel Daoud a fait, cette semaine, une tournée dans les villes du nord du pays, pour présenter son nouveau roman. Très critiqué mais aussi très admiré, l’auteur a rempli les librairies sur son parcours.

Cette librairie, à Alger, est pleine à craquer. La plupart des personnes présentes connaissent les écrits de Kamel Daoud, depuis des années, comme cette dame qui est venue avec tous les livres de l’auteur pour les faire dédicacer.

« On a une admiration sans bornes pour Kamel Daoud depuis le début, depuis qu’il faisait ses écrits dans le Quotidien d’Oran. Il a une façon de dire les choses sans interdits », dit-elle.

Zohra et Hassen sont venus pour rencontrer, en vrai, Kamel Daoud, l’auteur, mais surtout l’homme.

« C’est quelqu’un qui fait partie, je pense, de nos meilleurs écrivains actuels. Il a énormément de talent, il a de l’audace. C’est un iconoclaste », considère-t-il.

Ce sont ses écrits mais surtout ses prises de position qui suscitent l’intérêt du public. Kamel Daoud en est conscient.

« Ce public vient parce que, mis à part le discours islamiste, il n’y a pas un discours philosophique capable de construire du sens et qui soit alternatif à l’islamisme pour les classes moyennes ; qui soit la cohérence de ce pays. Donc, qu’il y ait des gens qui viennent, cela flatte, cela donne de l’espoir et je me dis que les gens sont en quête de quelque chose de beaucoup plus construit qu’une fatwa », a déclaré l’écrivain.

La maison d’édition Barzakh le confirme. Les ventes de la première semaine sont bonnes et le succès en librairie est bien parti.