la tombe de sciascia

24_octobre_2003___Mars_Allah

Borges me revoyant vers Sciascia, je suis allé chercher ce que j’avais pu écrire sur le sujet suite à un voyage en Sicile en octobre 2003. Il y a déjà sur le blog une histoire de pachyderme à Palerme mais j’avais totalement oublié ce texte où je fais parler Garibaldi. J’ai la surprise de noter que les événements de l’époque, lutte pour le droit à la retraite (de 57 à 65 ans en Italie), problème de l’immigration, rôle de la culture sont restés depuis, de la plus grande actualité. Pour dire mieux, ils se sont aggravés. Et de cette lecture, j’en ressors plus admirateur que jamais de Sciascia. Pour qui n’a pas le temps ou l’envie de lire les 16 pages voici le texte de la fin. JPD.

 Cher Léonardo

Peut-être sais-tu déjà tout ce que je vais te raconter. Peut-être quelqu'un d'autre aura pris soin de t'informer des nouveautés actuelles ici sur cette terre qui fut la tienne. Je tiens absolument à te

sciascia le bronze

dire mon émotion quand j'ai vu de loin, sur la rue centrale de Racalmuto, une statue en bronze : j'ai compris de suite qu'on t’avait installé parmi la foule, à hauteur d'homme. Je me suis avancé, j'ai tourné autour du bronze et j'ai rêvé à ton combat. Tu étais là sans piédestal, sans pause figée, mais bien le pied en avant, dans l'attitude qui fut sans doute mille fois la tienne, comme pour marcher parmi les vivants, avec ta main droite à la poche. Bien sûr, pas l'ombre d'une indication pour te présenter, aussi, à faire le tour du bronze, un homme s'avança vers nous (j'étais avec ma compagne) et pendant que je faisais la photo, il expliqua qu'il s'agissait d'un grand écrivain, qu'il s'appelait Leonardo Sciascia et qu'il était là parmi ses amis. Jamais au monde je n'ai vu pareil hommage !

 

Auparavant, je n'avais pas été déçu par la plaque de marbre installée à l'entrée du cimetière du village : un nom, deux dates et une formule «de cette planète, nous nous en souviendrons».

Tes volontés furent respectées à la lettre : pas l'ombre d'un signe

avec un Sicilien

religieux n'est venu assombrir la sobriété de ta présence achevée. En ce monde si catholiques ton courage a été admis dignement car c'est dignement que tu as défendu, ici à Racalmuto, en tant qu'instituteur ou écrivain, l'humanité debout. En ce monde catholique, où les tombes sont souvent des monuments, tu es en terre et la plaque est à même le sol, pas le moins du monde debout !

 

A Racalmuto j'ai vu la boulangère, les affiches de la droite qui demandent des festivités gratuites pour les habitants, le parc, le théâtre, le cantonnier qui m'expliqua où était ta tombe, et la marchande de journaux qui vendait encore des papiers-carbone à l'unité. Dans bien des endroits le papier-carbone a été remplacé par la photocopieuse. A Racalmuto, la vie continue au milieu de quelques-unes de tes citations les plus révoltées et bien inscrites dans le marbre blanc. Je pense à celle contre les politiciens bien placée à côté du théâtre.

Ces quelques lignes auraient un maigre intérêt si un événement n'était venu nous rappeler tes combats. A Palerme, on vient de découvrir la cellule où est mort l'inquisiteur. Un incroyable fait de l'Histoire que tu as su mettre en roman pour notre édification à tous ! Une fois dans ma vie, j'ai pu visiter un Musée de l'Inquisition : c'était à Lima au Pérou. J'ai vérifié ainsi, non seulement l'ignoble de ce crime religieux, mais surtout son étendue dans le temps et la géographie. Il fallut que les Péruviens obtiennent leur indépendance autour de 1820 pour qu'enfin l'Inquisition cesse de dicter leurs conduites quotidiennes. Je la compare sans problème avec la Sharia et tant d'autres ignominies religieuses. Je dis des ignominies mais pour ceux qui les acceptent c'est la liberté ! Par contre, gare aux contrevenants : ils seront coupables de leur contrevenance puisque la loi de Dieu n'est jamais discutable.

 Toi, Léonardo, tu as découvert un jour qu'un habitant de Racalmuto, le frère Diego La Matina avait osé, le 24 mars 1657, ce que personne d'autre n'osera dans toute l'histoire de l'Inquisition : assassiner un Inquisiteur. Quand Juan Lopez de Cisneros entra dans sa cellule pour l'interroger, Diego put se libérer de ses chaînes, saisir une barre de fer qui traînait comme par miracle et frapper avec succès ce complice de Torquemada.

 Aujourd'hui, d'immenses recherches historiques entreprises depuis longtemps viennent d'aboutir : dans la cellule des victimes de l'Inquisi-tion, les murs vont enfin parler ! Comme tu le sais, et comme tu l'as écrit dans Noir sur Noir, (des pages si émouvantes) les victimes de l'extrémisme catholique étaient souvent des artistes, des intellectuels, et ils laissèrent donc sur les murs de leur mort les ultimes traces les plus parlantes. D'autant plus émouvantes que les voyous de l'Inquisition brûlèrent leurs archives en 1782 quand ils virent que le pouvoir leur échappait. Pour anéantir les sources de leur actes : des tortures, des assassinats, des méthodes etc. Avec les mots gravés sur les murs des cellules l’histoire va retrouver des documents. De telles recherches conduiront peut-être à retrouver aussi la Citadelle de la Kalsa, c'est-à-dire la ville arabe de Palerme.

Mais ces quelques lignes auraient, pour toi, un maigre intérêt (vu tout ce que tu as déjà fait pour étudier le sujet) si j'oubliais de t'indiquer que c'est ta fille Laura qui, avec d'autres, est à l'origine de la découverte ! Ta fille, avec, comme responsable du Bureau technique de l'Université organisateur de la recherche, ton gendre, Antonino Catalano, le mari d'Anna Maria ! La mémoire tient debout et les croix inutiles finiront par tomber ! On se souvient de toi sur la planète comme tu te souviens de nous. Salut et Fraternité.

Jean-Paul Damaggio le 24-10-2003

 Les photos : la tombe de Sciascia, le bronze de Sciascia dans la rue, le Sicilien qui a renu à nous exliquer qui étair Sciascia (presque un clone de l'écrivain).