Borges Loredano

Pour ce dialogue imaginaire en date de l’an 2000, les deux hommes ont accepté de s’asseoir face à face autour d’une table nommée ironie. Ils ne sont absolument pas de la même génération l’un étant né en 1889 et l’autre cinquante ans après en 1939.

—Tous les deux, nous sommes la nuit et le jour, déclare Montalban.

—Oui, surtout depuis que je suis devenu aveugle.

—Avant cette date vous rejetiez déjà la France.

—Au nom de ma passion, Génève, une ville quelque peu française !

—Sauf que la critique française vous a mis en pleine lumière...

—Et vous, vous a-t-elle oubliée ?

—Non, mais j’avais déjà 35 ans quand j’ai pu pour la première fois partir pour Paris.

—Et encore, vous le devez à un artiste avec lequel j’ai des points communs.

Là Montalban s’étonna. Borges aurait-il pris la peine d’étudier son parcours ? Puis Borges ajouta :

—Venons-en au fait qui nous réunit : pourquoi m’avoir inventé un fils naturel factice ?

—Oui, pourquoi ?

—Je vous écoute que la réponse soit rationnelle ou non !

—J’espère que vous n’avez pas imaginé qu’il s’agit là d’un règlement de compte politique ?

—Imaginer, imaginer, pour une fois venons-en au fait ! Avec en plus ce prénom, Ariel !

—Par nécessité littéraire, monsieur Borges, tout comme j’ai inventé Alma qui n’est pas Alma. Vous avez noté comment Alma vous défend ! « Borges dans cinquante ans on le lira comme un écrivain, pas comme un idéologue. Qui ça intéresse aujourd’hui, que Virgile ait été un lèche-bottes d’Octave Auguste, ou que Defoe ait été un minable indicateur, ou que Verlaine ait été un sale type ? »

—Vous savez ce que je pense des professeurs de littérature… Et ce que je pense de ceux qui prennent des détours pour aller au but…

Chacun des deux hommes conservaient un ton calme, un sourire amusé et une distance calculée. Ils savaient parfaitement qu’ils bavardaient pour rien mais puisqu’il fallait une réponse…

—Vous l’avez compris dans le Quitette de Buenos Aires tout est faux et quoi de plus faux que de vous inventer un faux fils naturel ? précise Montalban.

—Astucieux…

—Mon cher Pepe, en arrivant à Buenos Aires pour ses premières courses, a acheté vos œuvres complètes sans jamais brûler un de vos livres ; pouvait-il faire plus élogieux ? Il ne cesse de penser à vous à chaque pas dans la ville. Pourtant il n’aime pas la culture en général, qui vous a fabriqué pendant toute votre vie. Vous êtes la littérature, et Pepe vous admire mais en marquant une distance avec l’aide d’un faux fils naturel…

—Justement parce qu’on comprend dès le début que c’est un faux, un invraisemblable fils, à mes yeux ça lui donne de la consistance !

—Vous regrettez de ne pas avoir eu un vrai fils ? ou un frère ?

La question est tombée comme une guillotine mais Borges ne s’est pas laissé démonter :

—Une question que vous vous adressez à vous-mêmes ! Je ne peux donc y répondre. Juste pour conclure, une observation, pourquoi encore et toujours, Muriel, pourquoi cette obsession.

—C’est le nom d’un plat que je cuisine ? Je ne vois pas à qui ou à quoi vous faites référence. A ce tango qui nous manque à tous et qui devrait s’appeler Muriel ? Alma a raison, dans cinquante ans j’aurai quitté la scène et vous, vous y serez à la première place, mais il restera une Muriel pour faire le bonheur du désordre, contre l’ordre habité par les joies de la littérature.

—Peut-être pourrions-nous nous donner rendez-vous pour parler du football, glissa Borges.

—Et de ce jour mémorable du 25 juin 1978. Alors vive la semaine prochaine. Le lundi est toujours le meilleur jour pour parler football.

J-P Damaggio