Je retrouve cet article court mais clair sur les enjeux majeurs de l’intervention de Napoléon III au Mexique. Un bel exemple où un pouvoir en place apporte, sans le vouloir bien sûr, de l’eau au camp de son adversaire. Napoléon III ne pouvait faire mieux pour consolider le pouvoir de Juárez et son action contre l’Eglise ! Action qui servira de modèle à des députés français dans le cadre de la loi de 1905 !

Juste un point : pourquoi en 1862 «L'empereur entendait se réconcilier les catholiques français.»? C’est une autre histoire. J’ai évoqué la question dans un petit livre (accessible gratuitement) qui, je dois le reconnaître, a eu peu de succès. Cet événement, s’il est dans la mémoire mexicaine, l’est peu dans la mémoire française, et l’école n’y est pas pour rien. J-P Damaggio

 Espaces latinos mai 2002

5 mai 1862 : À Puebla, les "soldats de l'Anáhuac" barrent la route à ceux de Napoléon III

Le Mexique, qui avait proclamé son indépendance le 24 février 1821, mit de longues décennies avant de parvenir à la stabilité politique. Jusqu'en 1855, l'histoire mexicaine fut dominée par le général Antonio Lopez de Santa Anna qui, de 1832 à 1855, fut deux fois président de la République. Mais sa politique, dictatoriale et conservatrice, son système de corruption et d'enrichissement personnel, dressèrent contre lui l'opposition décidée des libéraux conduits par l'avocat zapotèque Benito Juárez. Si les conservateurs étaient attachés au système économico-social hérité de la colonie, les libéraux voulaient en finir avec l'ordre ancien et ses deux piliers, l'Armée et l'Église catholique — cette dernière, la première (et de loin) propriétaire terrienne du pays.

Arrivés au pouvoir en 1855, les libéraux publièrent les "Lois de réforme" : la "Loi Juárez " du 23 novembre 1855 établissait l'égalité des citoyens devant la loi tandis que la "Loi Lerdo" (25 juin 1856) imposait la vente des biens immeubles des corporations civiles et de l'Église. Une nouvelle constitution (5 février 1857) intégrait les deux lois et retirait au catholicisme sa place de religion d'État. Ce fut le début d'une violente guerre civile dite "guerre de réforme" dont les libéraux ne sortirent vainqueurs qu'à l'extrême fin de 1860. L'année suivante, Juárez fut élu président de la République. Mais le pays était ravagé et les finances publiques dans un état catastrophique. Aussi Juárez proposa-t-il, dès juillet 1861, de suspendre pour deux ans le paiement de la dette domestique et de la dette extérieure — cette dernière due à l'Espagne (environ 10 millions de pesos), à la France (30 millions) et à la Grande-Bretagne (73 millions). Les trois créanciers protestèrent contre cette mesure et par la Convention de Londres (31 octobre 1861), décidèrent d'intervenir par la force: occupation des ports mexicains et de leurs établissements douaniers en garantie du paiement des sommes dues.

Les corps expéditionnaires des trois puissances débarquèrent à Veracruz en décembre 1861 et janvier 1862. Mais l'alliance des créanciers ne dura guère, le gouvernement mexicain obtenant rapidement le désistement de Londres et de Madrid, désistements confirmés par les traités de La Soledad. Il est vrai que la Grande-Bretagne n'entendait pas "provoquer" les États-Unis et que l'Espagne s'était lancée quelque peu inconsidérément dans l'aventure, espérant peut-être reprendre pied dans son ancienne colonie. Restait donc la France ou, plutôt, l'empereur Napoléon III et son épouse l'impératrice Eugénie.

L'empereur entendait se réconcilier les catholiques français et l'occasion était -bonne- qui permettait de prêter main forte aux conservateurs mexicains contre les libéraux en principe anticléricaux. D'autre part l’empereur caressait le rêve d'imposer au Mexique une sorte de protectorat (qui servirait de marché pour écouler les produits français) opposant ainsi un «bloc» latin et catholique aux visées expansionnistes des États-Unis protestants. Enfin, derrière le projet politico-économique. il y avait de troubles opérations financières impliquant le duc de Morny et un financier suisse en faillite, Jecker. De surcroît, Napoléon III avait été abusé par des exilés mexicains catholiques et il n'avait pas compris que l'immense majorité du peuple mexicain était derrière Juárez.

Quoi qu'il en soit, le corps expéditionnaire français —2 500 hommes d'abord, bientôt renforcés par un second contingent de 4 000 soldats — resta seul en lice, sous le commandement du général de Lorencez. Aidé par une poignée de Mexicains, de Lorencez entreprit de marcher sur Mexico. Le général mexicain Saragoza abandonna Crizaba mais se retrancha dans la place forte de Puebla et transforma les hauteurs entourant la ville en un véritable camp retranché. Les Français ne purent emporter Puebla et, subissant de lourdes pertes, effectuèrent une retraite précipitée : on était le 5 mai 1862.

Puebla n'était évidemment pas une véritable victoire à inscrire à l'actif des soldats de Juárez, mais le général Saragoza exploita au maximum "la victoire des soldats de l'Anáhuac sur les meilleurs soldats du monde". Les guérillas juaristes, déjà actives, reçurent alors d'importants renforts et, face à l'invasion étrangère, le Mexique populaire se souda derrière Juárez. Le général François Achille Bazaine (plus tard maréchal), devenu commandant de l'expédition, ne parvint pas, malgré quelques victoires, à imposer la présence française et Napoléon III, craignant l'intervention des États-Unis — la Guerre de Sécession avait pris fin — ordonna le retrait de ses troupes. On connaît la suite et, en particulier, la capture et l'exécution, le 19 juin 1867, de l'archiduc Maximilien, frère de l'empereur d'Autriche François-Joseph, que Napoléon III avait fait monter sur l'éphémère et dangereux trône d'un empire mexicain ressuscité. L'expédition du Mexique avait été fortement critiquée en France par des opposants à l'Empire et Victor Hugo, de son exil, écrivit aux Mexicains : "Ce n'est pas la France qui vous fait la guerre, c'est l'Empire... L'attentat contre la République mexicaine continue l'attentat contre la République française... Dans tous les cas, que vous soyez vainqueurs ou que vous soyez vaincus, la France reste votre sœur, sœur de votre gloire comme de votre malheur et quant à moi, puisque vous faites appel à mon nom, je vous le redis, je reste avec vous et je vous apporte, vainqueurs, ma fraternité de citoyen, vaincus ma fraternité de proscrit."Il est encore des Mexicains pour se souvenir de cette page hugolienne.

Christian REUDEL

En savoir plus :

La grande pensée de Napoléon lll. les origines de l'expédition du Mexique (1853-1862) de C. Schefer, Paris, 1939, éditions Rivière.

La politique extérieure du Second Empire de Pierre Renouvin, Paris, 1947.

Petite histoire du Mexique. ouvrage collectif, Paris, 1981 chez Armand Colin.