Pour ce dialogue imaginaire en date de l’an 2000, les deux hommes ont accepté de s’asseoir face à face autour d’une table nommée éternité. Ils ne sont absolument pas de la même génération l’un étant né en 1889 et l’autre cinquante ans après en 1939.

—J’ai appris que votre prochain roman a un titre très connu Erec et Enide, demande Borges.  

—Très jeune j’étais déjà un admirateur de Chrétien de Troyes.

—Une passion pour le Moyen-âge français ?

—Catalan aussi.

—Pourtant vous n’êtes pas du côté des classiques ?

Là Montalban s’étonna. Etre du côté des classiques ça signifie quoi ?

—Venons-en au fait qui nous réunit : parlons donc des classiques. Seuls ils permettent l’accès à la révolution littéraire. Cervantès a pu créer l’Espagne comme Ruben Dario l’Amérique latine, indique Borges

— En rendant cette révolution planétaire, vous êtes le dernier classique, d’où votre entrée à La Pleïade, la référence française. Vous y êtes le premier latino-américain si latino-américain.

—Le dernier, pourquoi le dernier ? Avec Erec et Enide ne cherchez-vous aussi l’entrée chez les classiques ?

—Les classiques appartiennent à une histoire linéaire où chaque jour s’ajoute à un autre et où, vous en êtes le maître, l’énumération en est la figure de style majeure.

—Depuis quand un jour ne s’ajoute plus à un jour ?

—Depuis qu’un jour recommence un autre jour ! Le capitalisme a été la forme achevée de cette fuite en avant vers l’accumulation. Soit il en finit avec l’histoire humaine, soit il devra laisser la place à une autre civilisation où l’histoire sera cyclique. Parce que l’homme prend conscience de vivre dans un univers fini, il va devoir se ranger du côté des cycles.

Chacun des deux hommes conservaient un ton calme, un sourire amusé et une distance calculée. Ils savaient parfaitement qu’ils bavardaient pour rien mais puisqu’il fallait une réponse…

—Et le rapport avec les classiques ? Qui sont votre Erec et Enide ? s’étonne Borges.

—Une copie conforme de ceux d’hier mais vivants une expérience dans le Guatemala de l’an 2000. Avec un professeur de littérature, spécialiste de Chrétien de Troyes qui symbolise justement l’art des classiques. Jusqu’à présent la littérature a continué la littérature, à présent elle devra sans cesse l’inventer !

—Parce qu’en la continuant, il ne fallait pas inventer ? s’exclame Borges.

—J’en conviens les mots manquent. Inventer une continuité et inventer une révolution, c’est le même mot…

—Disons que les classiques sont du coté de l’ordre –que j’aime tant - et que d’ordre il ne pourra plus y avoir, donc il faudra inventer une autre généalogie. Roberto Arlt à la place de Borges ?

La question est tombée comme une guillotine mais Montalban ne s’est pas laissé démonter :

—Roberto Arlt a été incinéré et ses cendres reposent quelque part à Tigre, et vous, vous êtes enterrés à Genève. Peut-être cette anecdote dit ce que je veux expliquer. Le Christianisme, comme toutes les religions, s’inscrit dans l’histoire linéaire avec même un futur assuré après la mort. Le cycle n’a plus besoin de futur puisqu’il n’y a de vie que dans la mort !

—Les classiques ne sont pas les écrivains mais quelques œuvres. La Divine comédie plus que Dante. L’Aleph plus que Borges. Si tout l’avenir se passe sans classiques où seront les repères ? Car en même temps je suis pour le grand cycle !

—Dans tous les cas, le travail bien fait reste le critère de l’invention. Un travail bien fait à décrypter les œuvres, ou un travail bien fait à décrypter la planète. Dire que l’humanité est mortelle n’est pas propre au monde actuel, mais l’affirmation actuelle repose plus sur du concret que sur de l’ésotérique. L’histoire d’hier passait par la généalogie. Comme celle-ci perd en consistance, pour se soigner nombreux sont les constructeurs d’arbres généalogiques. A présent tous les liens familiaux sont distendus (voire inexistants), alors il ne reste qu’une chose à faire : recommencer chacun sa propre vie au risque de la médiocrité.

—J’ai toujours combattu la médiocrité…

—Les génies sont parfois pires que les médiocres… mais les choix politiques nous éclaireront par un autre entretien, conclut Montalban.

J-P Damaggio